Jean Proal

De sel et de cendre, de Jean Proal

Roman qui a reçu, en 1953, le prix de la Société des Gens de Lettres (SGDL)

De sel et de cendre, de Jean Proal

Roman

Editions Julliard (1953) Grand Prix de la Société des Gens de Lettres

Sur un désert de sable et de sel, en Camargue, vit Hélène de Silve, jeune veuve qui élève et dresse des chevaux. À son service, le bouvier Jourdan qui, un jour, lui a demandé du travail et l’hébergement. Et Michel Redon, tendre ami d’enfance devenu, à la différence de Hélène, ambitieux propriétaire. Au moment où le récit commence, un réquisitoire est prononcé : Jourdan est accusé d’un meurtre. L’inspecteur Lecomte, mystérieux et tout en silence, a tout compris et devient bouleversé et par la Camargue et par cette femme… L’ensemble du roman vise à retracer l’histoire des différents personnages autour de ce fait divers tragique et non élucidé. Tous les personnages en sortiront – ou non – définitivement marqués.

ce roman a reçu, en 1953, le prix de la Société des Gens de Lettres (SGDL)
L’auteur en a écrit plusieurs synopsis ou adaptations pour la radio et le cinéma
Jean Proal a écrit plusieurs textes sur la Camargue (cf Camargue, album, et Magie de la Camargue) et il a pris la défense des gitans (cf nos journées en Camargue 2008)

Extraits

Le même geste, à la même heure. Hier matin, c’est toute la misère du monde – avec le vent, la pluie, le froid – qu’Hélène semblait vouloir exorciser de ses bras tendus pour ouvrir les volets. Aujourd’hui, c’est toute la joie et toute la paix de la terre qu’elle paraît accueillir. Ce mouvement des bras qui livre au soleil levant la chambre de la nuit, c’est aussi un geste qui ouvre le corps et l’âme, les libère et les expose, les lave au souffle d’un monde recommencé.

Pour Hélène, le temps ne compte pas. Elle s’est si bien identifiée à ce pays qui ne vit que de la vie fluide des éléments, ce pays où les mesures humaines n’ont pas de sens, qu’elle vit dans une sorte de présent continu et indistinct. Les souvenirs de son enfance, ceux de sa vie de jeune femme, se mêlent et se confondent. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle est et, peut-être même tout ce qu’elle a lu, vit en elle de sa vie présente comme vivent en même temps, suscités par un geste unique, le morne désespoir de la veille et l’exaltation de cette aube. Elle est en même temps l’un et l’autre.

Les deux volets ont claqué contre la façade – ce bruit qui semble ouvrir le jour sur le courage des hommes – mais Hélène est restée un long moment encore les bras ouverts, comme pour laisser pénétrer plus loin en elle cette promesse qui l’attendait. Elle respire fort, à pleine poitrine, et son souffle fume dans l’air frais. C’était ce miracle qui se préparait au fond de sa nuit. Une fois de plus, une fois encore, avec cette rapidité à quoi personne ne peut s’habituer, son pays venait de renverser ses sortilèges. Après la journée sans espoir de la veille, cette agonie, un jour de commencement du monde se levait sur la Camargue.

La plaine s’ouvrait devant elle, lavée de frais, luisante et nette comme un tapis neuf, avec ses broderies de plantes basses, ses aplats d’eau affleurante où se fondaient et jouaient tous les gris, les mauves, les pourpres éteintes, les bruns sourds de quelque précieux camaïeu. Une ligne basse, nette comme un trait d’épure, coupait l’horizon, séparant les deux aurores qui déployaient en même temps leur magie : celle du ciel où le soleil levant montait comme une bulle dans la brume et celle qui se levait des étangs invisibles. Le monde entier n’était que cendre rose et lumière de perle. Un fil de fumée flottait vers le sud-est, à la limite incertaine des étangs et de la mer, grossissait et se teintait de rose avant de s’éteindre : les flamants du Riège allaient s’abattre sur les Launes. (L’Envol, p 127)

Hélène aimait le vent, ce vent qui « compose » la Camargue au même titre que l’eau, le sel et la terre. Chargée d’eau, de sel ou de sable, il matérialise le ciel, le mêle à la plaine et fait reculer leurs limites confondues au delà de toute mesure humaine.

Il répondait – poussant devant soi les nues et les dunes, courbant les enganes et les roseaux, arrachant tout obstacle, soulevant et diluant l’efflorescence de la sansouire, nivelant tout, mélangeant tout, rabotant tout, usant tout – (il répondait) à ce besoin de liberté, de liberté par le vide, qu’elle retrouvait jusqu’au fond de sa petite enfance. Il faisait en elle le même travail de dissolution et de nivellement. Il l’emplissait de sa rumeur comme il fait de ces peaux que l’on suspend à des pieux pour les faire sécher. Elle parvenait alors, avec des réveils de plus en plus espacés, de plus en plus amortis, à une sorte d’identification avec l’inconsistance, la fluidité, la dilution cosmique de ce pays sans ossature. Elle en était arrivée à rechercher ces moments comme on poursuit le sommeil à travers les doses de plus en plus fortes d’une drogue. […]

Ce besoin de marcher dans le vent, contre le vent, lui a causé bien des mésaventures au long de sa vie. Elle a toujours retardé le moment de tourner bride ou de rebrousser chemin, incapable de supporter sa poussée oblique ou de se sentir poussée aux riens, chignon croulant et cheveux rabattus sur les yeux. Elle devait à cet instinct – qui n’était pas celui de braver quelque chose, de repousser ou de briser une puissance contraire, mais plutôt celui de s’offrir mieux, de présenter, comme une étrave au courant, une ligne de moindre résistance – plus d’une nuit grelottante dans quelque fourré de genévriers ou de tamaris et un nombre plus grand de retours nocturnes harassés, d’enlisements évités de justesse dans l’ombre trop tôt survenue. Sans souvenir de ses mécomptes, elle repartait le lendemain, mue par la même force qui enlève les migrateurs lorsque le vent vient les chercher, creusant le lit de leur route. (L’Envol, p 57-58)

Critiques

Votre vivant roman lui écrit Albert Camus pour le remercier dans ce seul bref mot des AD 04.

Bravo pour ce laurier… votre terre de Camargue. J’ai fait lire… surpris par absence de tutupanpan… Chère Provence a besoin qu’on la prenne au sérieux… à son mystère.
Marie Gasquet, 30/03/1954 AD 04

Vous avez écrit un grand bouquin, d’une maturité, d’une puissance, d’une aisance remarquable. Il y a toutes vos qualités d’écrivain, mûries par vos qualités d’homme. Il semble que vous soyez débarrassé de toutes les adhérences d’un conformisme puritain pour laisser libre cours au flot de votre tempérament.
En vous lisant j’avais l’impression d’avoir constamment vos yeux sur moi, tandis que jusqu’ici ce même regard hésitait à se poser avec cette intensité.
Henri Calef, 20/10/53 AD 04

Chacun de vos livres n’est-il pas, au fond, l’histoire d’une solitude ?
Léon Derey, 14/10/1953 AD 04

Presse

Jean Proal […] nous avait jusqu’à maintenant donné des romans qui étaient des drames de la montagne. Le voici en Camargue. Non une Camargue ensoleillée mais qui vient de cette terre mystérieuse où le Malicroix de Bosco nous avait déjà plongés. Brouillards, pluies, solitudes désespérées, donnent au livre une atmosphère étrange, passionnée et violente ».
in “Le peuple”, Bruxelles 29/10/1953

Etudes actuelles

Ce que nous offre le roman de Proal, c’est l’inlassable évocation d’une terre inhumaine sur laquelle se débattent des personnages qui tiennent d’elle leur caractère rugueux et le plus souvent inexplicable, saisis qu’ils sont au paroxysme de leurs passions, c’est-à-dire, si l’on se fie à la définition des dictionnaires dans la « période d’une maladie (d’un état morbide) où les symptômes sont le plus aigus […]
Étrangement ce désaccord entre Hélène et le monde, ce « malconfort » dans lequel elle semble constamment se mouvoir, entre souffrance et haut-le-cœur, va de pair avec une étrange souplesse qui lui permet de se mouvoir avec une discrète aisance dans le monde qui est le sien :  Elle avait dans tous ses mouvements une souplesse liquide, une habileté économe et craintive – comme si elle avait peur toujours de heurter quelque chose, de déplacer, de déranger on ne sait quelle présence – une prudence furtive et vigilante de bête souvent traqué.
André Not, in Jean Proal, créateur d’humanité (APU),  p 80 et 82

Pépites de lecteurs

De Sel et de Cendre
De soleil et de salins
De chevaux et de taureaux
De l’envie et de l’en vie
De sève et de sang
De saladelles et de salicornes
De riz et de vigne
De Camargue et de crimes
De silences et de solitudes
De sable et de certitudes
De belle et de bêtes
De cris et de gris
De sauvage et de stérile
De sens et de secrets
De meurtres et de mystères
De traque et de tragique
De Hélène et de Jourdan
Helen Masson

…J’ai presque fini De sel et de cendre, et à ce stade je me dis que la plus belle stratégie aurait peut-être été de fragmenter le réquisitoire initial pour l’insérer par fragments successifs dans le récit… mais j’aurais peut-être changé d’avis d’ici la fin ! (à suivre…) C’est en tout cas un livre magistral, qui fera sans doute partie de mes trois Proal préférés… Ça y est, je viens de finir ma lecture et je persiste et signe : c’est un de mes Proal préférés. En plus, soudain, quelques pages avant la fin, ce cadeau inespéré : l’hommage à la si poignante nouvelle “Solitude de la pitié” ! Entre ces deux Jean-là, décidément, il y a bien des choses qui ne sont pas mortes en 1930, et je ne peux que m’en réjouir.
Sylvie Vignes

La même magie – exactement – qu’à la lecture de Bagarres et pourtant le lieu, à nouveau personnage central du livre, a changé : le pays du Ventoux a laissé la place à la (Basse) Camargue. Les autres personnages portent bien sûr des noms différents mais les forces qui les meuvent restent les mêmes, toujours si puissantes.
Les livres de Jean Proal vibrent semble-t-il sous l’effet d’une obsession plus que majeure, essentielle : celle de dire la nature sous toutes ses formes, qu’il s’agisse des mondes animal, végétal et minéral ou bien des quatre éléments (le vent ici décrit à merveille, mais aussi l’eau salée des marais mêlée à la terre et enfin le feu qui vient clore l’histoire comme un drap tiré sur le visage d’un mort).
Le lecteur se trouve ainsi face à une écriture élémentaire au sens premier, c’est-à-dire à une peinture des fondements même de la vie en prise avec son double le plus intime, la mort, à la fois complément indispensable et ennemi juré. Mais de leurs liens indéfectibles et de leurs combats incessants, c’est toujours le second, inévitablement, qui sort vainqueur.
Pour atteindre ce niveau d’exigence et de profondeur, Proal fusionne (entre autres) éthique et esthétique, ligne claire et ligne brisée, littérature « noire » et littérature « blanche ». Du (très) grand art et toujours la même question : comment cet auteur peut-il être aussi peu connu, lu, édité, étudié et cité ?
Pierre-Julien Brunet (http://surbouquin.blogspot.fr)

Rééditions

Editions de l’Envol, 1997 (épuisé)