Jean Proal, chasse en plaine revue n° 18
Ainsi, porte après porte, le pays secret, le pays promis s’ouvrait-il devant moi. Mais il fallait un autre bon génie pour me faire accéder au dernier arcane.
Le Dr S. répondait, comme je n’avais jamais vu personne le faire, comme personne ne le fera plus, à la plus haute définition du terme : médecin de campagne. Il était, dans ce merveilleux village de Haute-Provence où je venais passer les longues vacances de la fin de mon adolescence, l’incarnation même de l’homme de bien, du “notable” d’une civilisation, d’une manière de vivre qui est en train de disparaître : à la fois émanation, représentant et responsable d’un groupe humain qui savait vivre à peu près par ses seuls moyens. À vingt kilomètres à la ronde, il était – et non pas seulement en matière de bras cassé, de rougeole ou d’accouchement – l’autorité indiscutée, le conseil, l’appui, le soutien de tout le monde. On ne peut pas dire qu’il était dévoué au-delà de toute limite : il n’y avait pas de limite à son dévouement.
Pas de limite, sauf une : dans tout le cercle, de sa “juridiction”, pendant toute la période de chasse, on n’avait pas le droit d’être malade entre l’aube et, disons, neuf heures du matin. Tout le monde le savait et je veux bien admettre que le fait ait pu se produire : je ne l’ai jamais constaté. Aucun accident, aucun enfantement, aucune agonie, ne pouvait prévaloir contre sa religion.
Préparé comme je l’étais, je ne pouvais qu’être transporté par une foi aussi entière. Je le fus. Et j’ai gardé toute ma vie une infinie reconnaissance envers cet homme.
Il avait pour moi tous les prestiges, celui de l’âge, celui de l’autorité, cette aisance paisible qui résolvait devant lui tous les problèmes et je restais émerveillé qu’il m’eût accordé son amitié. Et quel incomparable chasseur ! Il confirmait tout ce que j’avais deviné ou pressenti, connaissant les bêtes, le pays, le temps et toutes les nuances, toutes les interférences, comme si, là aussi, il en avait été le responsable. […]
Après les récits des veillées et les premières lectures qui m’avaient préparé à cette découverte, le monde des bois, des champs, des haies et des rochers s’ouvrait devant moi. J’avais bon pied et le souffle profond, l’œil pointu, l’oreille délurée sans doute un peu trop d’imagination – tout ce qu’il fallait pour faire de moi un braconnier avant d’avoir atteint la taille d’un fusil… ce fusil dont je commençais à rêver comme à une inaccessible richesse. Mais ce rêve ne se réaliserait jamais ; car ce fusil était le symbole d’une vie qui n’était à coup sûr pas faite pour moi.
Je sus bientôt lire dans ce qu’on a trop souvent appelé le Livre de la Nature, mais qui n’était pour moi qu’une suite d’images, de sons, d’odeurs même qui se classaient peu à peu, se décantaient, s’organisaient. J’appris bientôt comment toute vie dans la nature dépend à la fois de son cadre et s’impose à lui – comment les jours et les nuits, et les saisons, et le temps de chaque heure du jour régissent étroitement cette vie.
Je savais, suivant le vent, la chaleur ou l’humidité, où il fallait chercher […]
L’eau – je veux dire les marais, les étangs, les estuaires, les grèves – ne m’est pas un paysage familier. L’élément liquide doit manquer à mes coordonnées astrales ou, plus simplement, mon enfance – celle dont j’ai dit qu’elle m’avait marqué si fort – s’est passée en pays sec.
Le monde de l’eau est pour moi l’autre face du monde : celle de l’instabilité, du changement, des apparences, des reflets et des mirages. Il faut déjà avoir pas mal vécu pour savoir que c’est là, non seulement la seule réalité possible, mais le meilleur de la réalité. L’infinie subtilité des nuances qui jouent à l’aube sur un étang, les délicates irisations d’un couchant, les interférences entre le ciel et l’eau demandent, pour être perçues, une assez longue patience. Comme la découverte de la vie secrète des bords de l’eau.
C’est assez tard dans ma vie que j’ai rencontré la faune aquatique et il s’est produit là un mouvement parallèle – ou complémentaire – à celui qui a fait de moi, montagnard, un amoureux de la Camargue. Et il est même probable que mon amour de la Camargue s’est construit en partie sur la découverte de la vie aquatique.
Là aussi, là surtout, il ne faut pas passer en courant. Il ne faut pas se contenter du héron en sentinelle au bord de la roubine*, de l’aigrette qui lutte un moment de vitesse avec la voiture, puis dérive brusquement et se laisse emporter, des pies de mer qui picorent à quelques pas de la route, ni même du banc de flamants qui s’éloigne lentement devant votre approche. Ici aussi, ici surtout, tout se mérite. Mais quelle récompense !