Cette fois, l’occasion nous, et vous, est donnée de découvrir sa réception et son écoute, tout en même temps subtile et grave, d’une voix – pourtant, quant à sa forme versifiée, probablement assez loin de la sienne. C’est une voix de femme… Celle de Cécile Sauvage (1883-1927), poétesse qui a, peut-on dire, inspiré son fils Olivier Messiaen. Béatrice Marchal, qui consacre bien de son énergie à la faire reconnaître, accompagne ici cet article de 1931 paru dans la Revue Hebdomadaire, de Jean Proal (suivi des quatre lettres de Pierre Messiaen)…

LA FIBRE POÉTIQUE

12 € + frais de port

Format 12 x 19 / 80 pages
ISSN 1961-3334    ISBN 979-10-95637-07-3
édition AAJP, 2021

de JEAN PROAL

Revue n°15 de l’AAJP

Livre cousu, sur papier couché satiné, impression Centrooffset, union européenne

 

Photographies diverses, dont “En Camargue” de Didier Leclerc…

 

Avant-Dire de Anne-Marie Vidal

Et aussi sur Maria Chapdelaine envers qui il a souvent témoigné une infinie admiration… Il y revient, dans un assez bref article, en 1934 ; Gérard Dellinger, convaincu par l’écho proalien du roman de Louis Hémon, accompagne ici cet article parue dans La Nouvelle revue Critique.
Enfin, un texte remarquablement poétique et musical, Une cabane en Camargue, confié par l’auteur pour le bulletin de Ventabren, en 1963 ; accompagné ici par Sylvie Vignes.

EXTRAITS

Cécile Sauvage, poétesse de Provence
Une enfant se dresse sur cette terre qui tourne, perdue dans la ronde des mondes, et chante. Elle dit les simples joies de la vie, d’une vie toute mêlée à celle de la terre, et qui change au gré des saisons et des jours. Elle dit les plantes et les fleurs et les arbres de sa montagne, les douces bêtes familières et la magie changeante des heures.

Elle a mêlé sa chair à la chair de la terre :
Mais surtout on dirait que la route c’est moi,
Que tu viens en frôlant mon herbe et ma poussière
Et qu’à tes yeux j’étends la ramure des bois
Où tu vas pénétrer mon âme de clairière.

 

J’aurai pleinement atteint mon but si j’ai pu faire connaître un peu mieux aux lecteurs de la Revue hebdomadaire cette grande méconnue… Mais il ne sert de rien de la connaître si on ne l’aime pas.
Il faut l’aimer, car elle est de ces poètes dont parle Bernanos, de “ceux, en petit nombre, qui gardent le seuil de nos maisons”.
Il faut l’aimer doublement, car elle est partie sans savoir que le don magnifique qu’elle faisait d’elle-même serait un jour accueilli et c’est la seule façon qui nous reste de racheter un peu cette faute que nous avons tous commise de l’avoir laissée partir sans la louer comme elle le méritait.

Jean Proal, Cécile Sauvage, poète de Provence

À propos de “Maria Chapdelaine”


J’ai, dans un coin de bibliothèque, quelques livres à qui je reviens sans cesse – peu nombreux – ceux qui m’aident à vivre. Parmi eux : Maria Chapdelaine.

Je me suis offert – folie longtemps préméditée, couvée avec remords – la belle édition, illustrée par Clarence Gagnon, que viennent d’en faire les éditions Mornay.
Tous volets fermés, au coin du feu, sous la lampe, je me suis abandonné une fois de plus, et avec une joie multipliée, au courant qui chaque fois m’emporte et me ramène aux premières années de mon enfance.
Ce pays de Maria Chapdelaine, c’est mon pays. C’est un pays qui a pris tant de place en moi qu’il me semble, lorsque j’en parle, parler de mon sang et de mes os.

Et, les matins de printemps, c’est pour Maria que je tressais les couronnes de clématite qui lui donnent cet air de vierge païenne.
Maria Chapdelaine me lave, me baigne, me purifie. Je me replonge en le lisant dans ce bain d’eaux courantes, de ciels, d’arbres et de rochers. Je remonte à la source de toute vérité.

Une cabane en Camargue


Il faut, pour l’éprouver, avoir dormi seul dans la cabane, au fil de cette croix, à la croix des mâts, sous cette étoile de chevrons dans la voile de roseaux. Avoir dormi, non pas écartelé sur l’étoile ni crucifié sur la croix, mais embusqué au point sensible de l’une et de l’autre, barreur et barre du bateau renversé, déjà emporté par l’immobile élan, déjà libre.

Ici se confondent les incertitudes de deux mondes aussi fluides, une terre travaillée par tous les enfantements marins, un ciel où se rencontrent tous les souffles de la terre.
Être le cœur nocturne de cela silencieux qui tourne sur son centre…

EN COMPLÉMENT

En mars 1930 Jean Proal écrivait, peu après sa conférence, dans le Journal provençal “Lou Gavouot”, dont le directeur était Paul Pons cet article sur Cécile Sauvage.

 

NB : il connaissait le provençal, l’écrivait (sous la forme gavote en usage dans son pays natal) et le traduisait (notamment Autounado de Joseph d’Arbaud, l’auteur de La Bête du Vaccarès tant aimé de lui – cf. l’album Camargue, 2007 Le Sablier éd.)

 

Texte en provençal
Les Dignès an déjà agu l’óucasien d’entendre parla de Cecilo Sauvage que Mistral apelavo “sa cabreto “. Nouostre coulabouraire Jan Proal, que counouis proun l’obro d’aquelo pouètesso nous a bèn vougu faire aquel article requist, e lou gramacian.

 

La voudriéu peréu canta dins nouostro lengo, aquelo que Mistral apelé “Sa caro pichoto Aretuso”.

Car la “cabreto des Basses-Aups” a degu ama nouostre parla, e, quend revenié, de vèspre, vers soun oustaroun de la Sebo, les bras lourds de touto la farigouro des couolos de Courboun, a degu s’arresta mai que d’un cop, drecho sus lou cèu clar am’un franc sourris ses jouinos labros, s’arresta par escouta s’envoura e mouri quauco bello vièio chansoun de Prouvènço.

La bello, la simplo, la claro fiho d’encò nouostre. Dins elo luchavon dous sangs, dous cèus. Fiho des Ubas Vallouns, fuguè subretout marcaio par lou cèu esclatant de Prouvenço que veguè nèisse soun paire.
Les vint ans que passé à Digno – Digno, aquelo marcho pausaio entre la mountagno [e] la Prouvènço e que pren en chascuno un pau de ses béutas – aqueles vint ans que van de la proumièro enfanço ounte s’apren à senti à la pleno jouinesso ounte s’apren à ama, aqueles vint ans an fini de la marca.

A pas gaire escrit, la grando mécouneigue, mai ço que nous resto d’elo es aqui, dre, net e fier coume un grand auciprès que lou vènt brèsso dins lou cèu clar.
Es vengue, e uno boufa touto pleno de la pureta de nouostro couolos e dóu clar chafaret des riéus, dóu trefoulimen dóu vent dins les branchos, des campanetos dindantos souto lou calabrun, de flours e d’aucèus.
Vaqui Tandis que la terre tourne, soun proumié libre de vers.

Puei s’es dreissaio, touto escarrabihaio d’uno procho maternita, coume un bel aubre que pouorjo ses frus, coumo uno espigo, lourdo de sourèu, e a chanta la joio d’èstre maire.
Vaqui L’Âme en bourgeon, lou pus magnifique chant d’amour qu’ague jamai murmura uno maire en dounant lou mounde à soun pichot.
Aro, es partie, mai de cops, es clars matins ounte beluguejo la jouinesso dóu mounde, es matins ounte l’eterno bèuta des cauvos trelusisse sus la terro, de cops, uno oumbro enlusiè flóuteja encaro sus aquéu cantoun de nouostre païs, qu’agué lou grand ounour d’estre chanta par elo.

Digno, dóu mes de mars 1930 Jan Proal

 

Traduction par André Poggio

Les Dignois ont déjà eu l’occasion d’entendre parler de Cécile Sauvage, que Mistral appelait “sa chevrette”. Notre collaborateur Jean Proal, qui connaît bien l’œuvre de cette poétesse, a bien voulu nous faire ce précieux article, et nous l’en remercions.

 

Je voudrais moi aussi la chanter dans notre langue, celle que Mistral appelait “sa chère petite Aréthuse”. Car la “chevrette des Basses-Alpes” a dû aimer notre parler, et, quand elle revenait, le soir, vers sa maisonnette de la Sèbe, les bras chargés de tout le thym des collines de Courbons, elle a dû s’arrêter plus d’une fois, droite sur le ciel clair avec un franc sourire à ses jeunes lèvres, s’arrêter pour écouter s’envoler et mourir quelque belle vieille chanson de Provence.
La belle, la simple, la claire fille de chez nous. Dans elle, deux sangs s’affrontaient, deux ciels. Fille des ubacs wallons, elle fut surtout marquée par le ciel éclatant de la Provence qui vit naître son père.

Les vingt ans qu’elle passa à Digne – Digne, cette marche posée entre la montagne [et] la Provence et qui prend en chacune un peu de ses beautés – ces vingt ans qui vont de la première enfance où on apprend à sentir à la pleine jeunesse où on apprend à aimer, ces vingt ans l’ont complètement façonnée.
Elle n’a pas beaucoup écrit, la grande méconnue, mais ce qui nous reste d’elle est là, droit, net et fier comme un grand cyprès que le vent berce dans un ciel clair.

Elle est venue, avec un souffle tout plein de la pureté de nos collines et du clair vacarme des torrents, de la vibration du vent dans les branches, de clochettes tintant au crépuscule, de fleurs et d’oiseaux.
Voilà Tandis que la terre tourne, son premier livre de vers.

Puis elle s’est dressée, toute émerveillée d’une proche maternité, comme un bel arbre qui offre ses fruits, comme un épi, lourd de soleil, et elle a chanté la joie d’être mère.
Voilà L’Âme en bourgeon, le plus magnifique chant d’amour qu’ait jamais murmuré une mère en donnant le monde à son enfant.
Maintenant, elle est partie. Mais parfois, aux clairs matins où étincelle la jeunesse du monde, aux matins où l’éternelle beauté des choses brille sur la terre, parfois, une ombre luisante flotte encore sur ce coin de notre pays qui eut le grand honneur d’être chanté par elle.

Digne, au mois de mars 1930 Jean Proal

 

NB : Pour enrichir car dans la revue n° 15, il aurait été judicieux de signaler ce texte…