JEAN PROAL à Montbolo

montbollo et al sola - Les amis de jean proal

Al Sola avec au dessus le village de Montbollo

Brève pour situer dans l'espace et dans le temps

Montbolo est une commune française, du département des Pyrénées-Orientales en région Occitanie, en altitude d’Amélie-les-Bains (station thermale). Ses habitants sont appelés les Bolomontains. Le sanatorium d’Al Sola, quelques mètres en contrebas, est dans la commune.Sur le plan historique et culturel, Montbolo fait partie du Vallespir – ancien vicomté (englobé au Moyen-âge dans le vicomté de Castelnou), rattaché à la France par le traité des Pyrénées (1659) et correspondant approximativement à la vallée du Tech, de sa source jusqu’à Céret.
On y accède de Amélie-les-bains par une route de 7 km, tout en virages.

Jean Proal, très gravement atteint de tuberculose, y a séjourné de 1960 à mai-juin1962. L’altitude de la commune s’étend de 240 m. à 1323 m. Celle d’Al Sola serait de 500-600 m.
Le bâtiment domine le vaste paysage et Jean Proal était au 3e et dernier étage, à l’angle.     Il fut soigné au sanatorium d’Al Sola notamment par les docteurs Kitcheer… ainsi que Pierre Naveau et son fils Pierre-Paul avec lesquels il a maintenu un lien de correspondance (cf. fonds Jean Proal, AD 04). Il y écrit ce manuscrit intitulé par lui Journal d’Al Sola.

Il le commence, sans doute trop malade avant, au 1er janvier 1962. Et il l’écrit en deux mois… Et pour honorer sa mémoire en 2019, cinquantenaire de son décès, l’association des Amis de Jean Proal a souhaité que cet inédit soit publié. Ce journal de Proal a été accompagné d’une abondante postface de Sylvie Vignes – venue en résidence à Manosque en 2018 (avec le soutien de l’AAJP).

 

Vue de la route de Taulis en redescente vers Palalda

En 2021, témoignage d'Anne-Marie Vidal...

Chambre de Proal à Al Sola - Les amis de jean proal

Vue du bas du bâtiment (chambre de Proal au 3e)

J’avais choisi d’aller faire une cure thermale à Amélie-les-Bains et d’habiter ces 3 semaines à Montbolo, tout près d’Al Sola…
Dès les premiers jours de mon séjour, j’ai emprunté le chemin d’Al Sola, voulant seulement, un brin, repérer le lieu et respirer l’ambiance de la nature dans laquelle soixante ans auparavant Jean Proal avait vécu. Sans oser entrer, je me suis contentée ce jour-là de faire le tour de cet ancien sanatorium devenu clinique spécialisée. Puis, de photographier ce paysage de vaste étendue, vue en contrebas du bâtiment, architecturalement resté le même, mais extérieurement bien abîmé. Paysage qu’il devait bien mieux voir de sa chambre du 3e étage.

Quelques jours après j’ai pu avoir un entretien avec Rémi Naveau – né en 1950, petit fils et fils de ces deux médecins. Il est un des directeurs administratifs actuels de cette clinique de soins très spécialisés. Ce fut, m’a-t-il écrit, un plaisir pour lui de retrouver ces souvenirs.
Au fil des jours, des heures, et de la météo, j’ai pu admirer la beauté de cette région… mais surtout, encore une fois, la perception de Jean Proal. Son acuité et sa finesse alors même qu’il était souvent (au début 20h sur 24) contraint de ne voir que de son lit… J’ai pu ainsi confirmer la remarquable pertinence de ses descriptions.
Il semblait judicieux et utile de rassembler quelques extraits du Journal d’Al Sola, avec pour concrétiser ses propos, quelques aperçus du reportage photographique.

amélie les bains - Les amis de jean proal

Vue sur Amélie-les-bains, de la salle du rez-de-chaussée d’Al Sola

Au fil des extraits du Journal d'Al Sola

« Ce matin le Docteur-fils est arrivé avec tout un matériel photo, qu’on a installé au coin de la terrasse – avec un déclencheur que je peux actionner même de mon lit – pour essayer de faire quelques bonnes photos de mes pitres de mésanges. Il a été content comme un gosse… » 09/01/62

vue d'Al Sola - les amis de Jean Proal

En contrebas d’Al Sola, zoom sur le vaste paysage et l’horizon (la Méditerranée vers Argelès)

« Donc parler du Sana, de ce qui m’a amené au Sana… Pitié, mon Dieu ! et la vie au Sana, et peut-être le roman du Sana, et le paysage qu’on survole de ce balcon ouvert (au-dessus de ce qui peut sembler un à pic de 300 m) sur les dernières pentes des Pyrénées, le Tech qui se tord et se faufile. Et surtout la grande, la somptueuse plaine du Roussillon, d’Argelès aux portes de Perpignan, la plaine toute piquetée de villages, trente kilomètres de front de mer et sans doute trente ou quarante kilomètres de haute mer dont il faut toujours chercher l’indécise limite plus haut qu’on ne pensait, jusqu’à mi pente de ces Albères qui prennent si souvent un petit air magique du Ventoux. Et le ciel très merveilleusement magique. Bon, le paysage pour une autre fois. Mais si je me penche, à mon balcon suspendu, sur ce Tech que l’on entend d’ici rouler à la moindre crue (les crues de novembre, la haute cavalcade des eaux qui se chevauchent). Palalda vu par dessus et qui fait penser à une niche que les enfants auraient construite au niveau du sol. Le pré pentu et les haies de peupliers, de merles et de geais (au passage) qui sert d’entablement au Sana avant la plongée de chênes verts et sur le flanc de la colline de l’Est, les champs en terrasse – vignes, cerisiers, abricotiers. Et la grande ferme dont je vais parler, presque à notre hauteur, à 4 ou 500 m de nous, au milieu de son tènement (une note pendant que j’y pense et puisque j’ai parlé des arbres, il n’y a presque pas d’oliviers) et j’ai découvert avec stupéfaction et beaucoup de pitié que les gens n’y aimaient pas l’huile d’olive. On a envie de demander pardon à la Méditerranée. » 13/01/1962

« Après la journée de brume et de fine pluie froide d’hier, tout est si pur que le pays en est presque bleu. Ce matin un ciel de création du monde, avec seulement un chapeau de plumes cachant le sommet des Albères – un bonnet, un béret de laine plutôt, à la fois lourd et bouffant. Le soleil levant l’a rougi trois secondes sur toutes ses arêtes. Le soir il s’est levé – laissant la place à la neige qui colle, qui poudre plutôt tout le sommet (ces montagnes boisées jusqu’au sommet ne me paraissent jamais tout à fait vraies). Bleue la mer, bleu le ciel, bleues (si on veut) les montagnes, mais toute la plaine est de ce rose tendre, ce roux léger et chaud qui n’est que d’ici.
Tant que j’y suis, je veux noter ce “paysage”. Sans doute vers la fin décembre. À huit heures avant qu’on vienne remonter la jalousie (Ça m’enchante, une jalousie qui se remonte tous les matins – l’ambiguïté des mots) je pouvais à peine distinguer que le jour était en train de se lever : le ciel devait être extrêmement bouché. Puis le péon est entré avec le déjeuner et il a relevé le “rideau” sur quelque chose qui m’a coupé la respiration. Il faut dire que, assis sur mon lit, en position de manger ou d’écrire, je vois la moitié (la moitié méridionale) du front de mer et la plaine qui m’en sépare, un peu sur la droite le grand ténor des Albères et entre la plaine-et-Albères et moi, le haut de quelques collines qui s’entremêlent pour fermer la vallée du Tech (les collines à chênes verts et à restanques de vigne, de cerisiers ou d’abricotiers). Tout le plan moyen et le premier plan m’est caché par le mur de la terrasse. Et jamais donc je n’ai davantage l’impression de balcon ou d’avion que lorsque je suis dans mon lit. Donc le rideau se lève sur une nuit presque totale, mais non pas sur la nuit grise du lever du jour (plus ou moins mais toujours brumeux ici), sur une nuit qui faisait penser à une nuit de peintre (je pense maintenant au ciel des Étoiles de Van Gogh), c’est à dire non pas à une ombre, à une nuit diffuse, mais une ombre rapportée, exprimée si j’ose dire. Toute notre vallée était prise sous un couvercle de nuages, assez bas, mais non pas écrasant puisque son niveau inférieur laissait voir environ la moitié des Albères – environ 600 mètres et pour toute la partie sud et nord invisible, il devait reposer sur les crêtes immédiates – Montbolo, etc…
À noter avant la couleur, il avait cette particularité assez étonnante d’être coupé (dans la direction de la plaine) exactement comme s’il avait été coupé au couteau. Une section parfaitement horizontale, sans bavure qui donc me découvrait le bas des Albères à peu près distinctes, la plaine et la mer, gris perle, et au-dessus de la mer une bande de ciel aussi parfaitement géométrique que la bande de mer.
Le nuage couvercle était bleu, bleu foncé, ce qu’on est convenu d’appeler bleu de nuit. Mais pas uni, avec de grandes masses plus foncées, des reflets qui tiraient sur le violet, des plages plus grises. La couleur des premières collines semblait participer de cette magie, plus noires qu’elles n’auraient dû, avec ce fond de pourpre qui déforme aussi toutes les couleurs. […] D’un coup il y eut trop de lumière. Tout rentrait dans l’ordre – tout redevenait cet intérieur de perle qui est souvent l’atmosphère de ce pays. Seule la mer est restée assez longtemps verte et lumineuse, étrangement distincte, avec la ligne d’horizon comme je les dessinais à huit ans : à la règle. » 15/01/62

vue de montbollo - les amis de jean proal

Pour donner une idée de ce vaste paysage savouré et transcrit par l’auteur

vue de montbollo - les amis de jean proal

Du village de Montbolo, paysage et nuages, Les Albères et la mer au loin

En contrebas d’Al Sola, zoom sur le vaste paysage et l’horizon (la Méditerranée vers Argelès)

« (Je ne peux pas fermer ce cahier sans noter qu’il a fait une journée incroyable). Pas un nuage au ciel, un ciel qui n’a pas la dureté du ciel d’hiver ni cette douceur de perle qu’il a souvent ici – exactement entre les deux – gelée blanche la nuit dernière, et soleil déjà chaud. Coucher de soleil sans une brume, sans une écharpe – le lent viré au bleu d’une lumière déjà bleue. (La lumière est en train de changer, de perdre sa qualité de lumière d’hiver. C’est moins net que certaines années. Mais on sent comme un mouvement de bascule et une vibration. Je ne sais pas mieux dire, et je crois que j’ai employé les mêmes mots pour parler de la poésie). En ce moment, 6 h ½, la pleine lune vient de monter de la mer, déjà assez haute dans la baie toute bleue – bleu-noir – avec seulement ce reflet très lumineux qui marque seul la présence et le large de la mer (à bien regarder, un reflet assez rose). 18/01/62

« Dimanche 21 (suite de l’immédiat précédent)
C’est aujourd’hui que la lumière a viré. Si j’écris qu’il a fait encore un jour d’une miraculeuse pureté, on va croire que c’est parce qu’il fait si beau qu’on peut croire que la lumière a changé de qualité (cinq “que” dans la phrase – bravo ! – ce doit être difficile d’en mettre davantage.) Ce que je veux dire n’a rien à voir avec le beau ou le vilain temps – sauf peut-être que c’est impensable un jour de brouillard. Je me rappelle de grands ciels tourmentés, des galopades de nuages, des ombres courant sur la terre, où justement le changement de lumière est plus nettement perceptible. Ce qui était hier tremblement, hésitation, s’est brusquement établi. Et il m’est très difficile de dire en quoi ça consiste. Je dis “lumière” et il est certain qu’il s’est passé quelque chose dans la qualité de la lumière (son poids ou sa texture). Mais c’est très loin de dire tout. » dimanche 21


NB : le rassemblement de tous ces extraits du Journal d’Al Sola contient plus de 10 pages A4…

Petite précision :

Avant, fin du 19e siécle, c’était le Château de Montbolo. Comme on le voit une partie de la tour a été conservée dans la construction, début du 20e, du sanatorium. À sa création, Al Sola était un sanatorium de luxe avec serviteurs en habit et de l’argenterie – selon les mots de Rémi Naveau, se basant sur des témoignages transmis. Ce fut un des premiers et rare lieu de soin en montagne favorable pour guérir la tuberculose, qui se répandait.

Ce choix de Montbolo a été voulu, semble-t-il, par une sommité politique pour y faire soigner son épouse… C’était un des premiers sanatorium de haute qualité et en bonne altitude (450 m.) ; avec celui de Passy, au plateau d’Assy – dont les 1000 m. étaient probablement plus fatigants…

 

Cf. aussi cet article, 1934, du Dr Naveau https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/image?med111502x1934x92x0030

 
 
Al Sola avant/après - les amis de jean proal