Jean Proal

Où souffle la Lombarde, de Jean Proal

Où souffle la Lombarde, éditions Denoël 1943, réédité en 1993, édition de Haute-Provence

Où souffle la Lombarde, de Jean Proal

Roman

 Editions Denoël (1943)
Ou souffle la lombarde, Jean Proal

Ce roman suit le parcours de Jean Chabran, né sur les hauteurs de la montagne et descendu dans la vallée à la rencontre d’une nouvelle vie, après la mort de sa mère. Mais l’aventure, pour Jean Chabran se heurtera à divers et multiples échecs, dont sentimentaux. Après des années de travail acharné, de tentatives vaines pour se construire une existence droite et heureuse, c’est finalement dans son village, dans son ancienne maison, qu’il reviendra, comme pour retrouver le sens, perdu, de sa vie.

 

 Son adaptation théâtrale La peur des loups publiée dans Suite montagnarde (éd. Denoël) exprime et met en scène la souffrance des êtres et de leur silence dans le dramatique malentendu (cf Anne-Marie Vidal in Carnets du Ventoux n° 75, avril 2012).

Extraits

[…]
Dans son abri de roches, à l’extrême pointe de la montagne, Jean Chabran relève lentement la tête. Il était dit que ses fantômes ne le lâcheraient pas, aujourd’hui ! Tout le jour, tandis que le soleil tournait sur la montagne, ils l’ont emporté, l’ont arraché au monde présent, à lui-même. Et ils ont tous surgi à son appel, familiers comme s’il les appelait chaque jour, comme s’ils vivaient de la même vie que lui.
Vers le Sud, le bas pays se noie de brume blonde sous le soleil couchant. S’il savait mieux voir, il distinguerait dans un creux des collines le toit roux de la Saumane. D’ici, perdu dans la houle immobile, au milieu des cistes et des chênes, il ne marque pas sur la terre, comme une tombe de longtemps abandonnée.
Jean s’est détourné. Le cirque familier de son pays s’ouvre devant lui, d’une belle coulée arrondie et la reconnaissance vient amollir le coeur – le coeur ardent et dur du vieil homme.
Il y a quinze ans qu’il est revenu à sa tanière comme une bête blessée et son pays n’a pas encore fini d’enchanter sa douleur. Comme au premier jour une magie monte du vallon de son enfance, une magie qui a pris la voix sourde du silence des hautes solitudes : ce silence fait du mugissement des torrents, du frémissement des forêts, et qui marque le rythme millénaire de la vie montagnarde.
Du gouffre d’ombre, un couple de chocards surgit sans un battement d’ailes, porté par un courant. Fraternelles, comme liées d’un fil invisible, les deux bêtes tournent en même temps et se laissent enlever, disparaissent.
Jean rêve. Il a saigné longtemps, couché en rond sur sa blessure. Et d’abord la douceur d’être reconnu, accepté, le faisait saigner davantage. Chaque preuve de la mansuétude de son pays – le cri retrouvé d’un coucou au printemps, cette fleur de gentiane qui fleurit encore au détour du sentier où il la cueillait à dix ans, la voix inchangée du vent dans cette corne de bois, chaque goutte du baume que son enfance versait en lui – tout cela était d’abord une blessure nouvelle.
Et puis le temps a coulé, le temps du haut pays dont chaque seconde semble éternelle.
A force de silence, à force de dépouillement, à force de dénuement, le miracle s’est lentement composé. La paix a lentement pris toute la place dans ce coeur inquiet.
A force de renoncement la vie est devenue cette chose calme et lente qui se déroule au rythme lent des saisons. Besoin, désir, souffrance ont disparu. Il ne reste que la paix. La paix des grands arbres solitaires, profondément accrochés au sol qui les nourrit. La paix des bêtes sauvagres qui ont conquis de l’ongle, du bec ou de la dent le droit d’attendre la mort sur le canton qui les a vu naître.
[…]

Critiques

Bien des échos ou brefs mots auteurs : notamment Marie Mauron, Marie Gasquet, Blaise Cendrars, Louis le Sidaner, Jean de La Varende,  Max Jacob…

Mon cher Confrère,
Je suis heureux d’avoir lu votre beau livre. Vous y faites preuve d’une force mesurée, d’une émotion qui sait se communiquer par économie et choix, par distinction. Pas de Gionoteries ! Faites-moi envoyer tout ce que vous avez publié.
Jean de la Varende (extrait lettre 11 février 1943)

Monsieur,
Vous avez eu la prévenance de m’envoyer votre « Lombarde ». Ce beau roman m’a étonné par la hardiesse de son initiative : prendre pour sujet la montagne et la plaine est d’une magnifique audace. Quel motif plus grand que celui-là ? Vous avez réussi à le vaincre et je vous écris pour vous féliciter de cette victoire. Vous sentez la nature et vous la faites sentir et l’harmonie (ou plutôt la désharmonie) des gens heureux ou malheureux avec la terre.
Je dis la désharmonie car il n’y a que votre Chabran qui soit pareil à la terre ici, les autres sont des produits ou des sous-produits. Jean est un « marin du sol », il rejoint Saturne et Saturne qui dévore ses enfants le brise. Saturne est la grande souffrance humaine. Vous avez bien choisi le lieu de la grande souffrance humaine, la montagne, la grande souffrance par la terre elle-même. Mais la souffrance est une telle loi que même dans cette délicieuse Provence qui semble un paradis l’homme s’arroge encore la douleur par ses vices, ses passions, ses désirs. Ah ! Certes il vaut mieux souffrir par la terre que de souffrir par ses démons et le vieillard remonte à sa source.
Je suis un piètre critique et je ne saurais vous parler techniquement de votre roman. Je ne sais que vous dire ceci : votre livre* m’a donné l’impression très rare de la grandeur, un effort réussi vers l’épopée.
Croyez à mon admiration et à ma sympathie.
Max Jacob (lettre intégrale du 22 mars 1943)

* La Lombarde [sic] rappelle la Joie de vivre [sic] de Zola : l’un est la lutte de la falaise contre la mer, le vôtre est la lutte de l’homme contre la terre.

Presse

« Où souffle la Lombarde fait songer plus d’une fois au “Loup” de Vigny, fort et stoïque. Le roman, bien construit, est écrit d’ailleurs dans une langue altière et sourdement mélancolique. Je pense qu’on prendra plaisir au récit de l’odyssée de ces humbles, attachants parce que jamais médiocres et à qui le danger, la réflexion, le courage sont des présences familières. Le caractère le mieux dessiné et le plus attirant est celui de Cécile qui nous est dépeinte à juste titre comme « une enfant de la haine, une enfant de colère ».
7J15 n°1, Carnet Presse, Le Cri du Peuple, 22/05/1943

Et n’y a-t-il pas, d’abord, un psychologue ferme et sévère, mais averti et vibrant de tendresse, dans les œuvres suivantes, qu’il s’agisse de Où souffle la Lombarde (Jean Proal, comme Henri Bosco en son célèbre Mas Théotime, y repense le problème paysan, tandis que son héros retrouve, en sa haute montagne, la paix perdue en bas, la paix des « bêtes sauvages qui ont conquis – de l’ongle ou de la dent – le droit d’attendre la mort sur le canton qui les a vus naître »)
in Hommage de Léon Derey à Proal in le Journal Terres de Provence 1969 sur 4 numéros 

Pépites de lecteurs

Privée du plaisir de la lecture pour raisons de santé pendant quelque temps, cette épreuve passée, il m’a pris le besoin de relire en tout premier Où souffle la lombarde. Je l’avais découvert il y a une dizaine d’années. L’émotion a été la même, mais décuplée – comme lorsqu’on retrouve la saveur d’un vin qui a bien vieilli… Plus que la joie apportée par la dégustation d’un bon cru, la lecture de ce livre est une nourriture. Proal nous fait pénétrer au plus profond de l’âme humaine ; il le fait sans emphase, avec des mots simples, une précision et une délicatesse d’orfèvre qui réussit à mettre au clair, à circonscrire, le fourmillement impalpable des émotions vraies.
À travers ce cheminement incessant de Jean Chabran, c’est l’homme universel qui est dépeint ici, seul en face de lui-même, seul en face de l’autre, des autres. Et, au-dessus de lui, tout autour de lui, en lui, la Montagne, toujours présente, personnage principal peut-être du récit.
Ce livre de Jean Proal est, pour moi, de la même veine, qu’un roman de Conrad… de Jim Harrison.
Pour moi, c’est une œuvre d’art.
Madeleine Zumstein

De retour chez moi jai repris cet ouvrage magnifique de Jean Proal, Où souffle la Lombarde, que je nai pas relu en entier mais dans lequel jai puisé de nombreuses phrases qui tout au long nont pas cessé de mémerveiller. Il y a les personnages bien sûr et la beauté de lhistoire mais il y a surtout le choix des mots, leur assemblage, qui nous transportent tout au long dans la poésie. C’est cela que j’ai beaucoup aimé en lisant Jean Proal, cette douceur avec laquelle il nous ouvre ses pages et nous amène à les déguster.
Puis bien entendu j’ai lu Montagne aux solitudes qui ma entraîné dans les mêmes effets.
…à présent de Jean Proal je veux tout lire… Je vais à mon tour devenir un de ses ambassadeurs ; ce que j’ai déjà commencé.
Jean-Marie Baldassari