Jean Proal

Les Carnets du Ventoux n° 75

Sur le souhait de Claude Ayme, qui en a organisé la publication, les Carnets du Ventoux ont consacré un numéro de leur revue à Jean Proal.

Les Carnets du Ventoux n° 75

Revue trimestrielle des curieux du Ventoux

Carnets du Ventoux N°75

Sur le souhait de Claude Ayme, qui en a organisé la publication, les Carnets du Ventoux ont consacré un numéro de leur revue à Jean Proal.
Et pour cela il a été fait appel à des personnes qui avaient déjà travaillé sur cette œuvre (notamment à plusieurs des membres de l’AAJP). Il en ressort une large palette d’études et témoignages qui contribuent à faire sortir Proal des “eaux de l’oubli”…

Cf sommaire
Mise en page par les éditions du Toulourenc

Format 15 x 23,5 / 93 pages
ISBN 978-2-916762-40-2
édition du Toulourenc
Prix : 10€ (+ 5€ de frais de port)

L’Édito de Claude Ayme

Appartenir au comité de rédaction des Carnets du Ventoux, nous amène parfois à assumer la responsabilité de dossiers divers. […]
Faisant corps avec une montagne omniprésente tout au long de ses premiers romans, les femmes et les hommes de Jean Proal sont fidèles à une vie qu’ils savent à terme vouée à la disparition. Ses personnages sont autant de témoignages d’un monde qui disparaît devant le progrès. […] La coordination de dossiers comme celui d’aujourd’hui nous donne la chance de connaître des moments forts de rencontre et d’échange. (p. 18)

www.carnetsduventoux.com

Extraits

Lire Jean Proal c’est à coup sûr prendre le risque d’un certain nombre de veilles ou de nuits blanches. Difficile en effet de fermer en cours de lecture l’un de ses livres, car au fil des pages on est inévitablement submergé par une immense émotion, et bien des passages invitent à l’arrêt sur image, comme pour en garder, vivante et chaude, la saveur, puis y goûter encore comme à tout bon vin qu’on sait pouvoir conduire à l’ivresse, et dont on n’épuise ni le bouquet ni la force.
De livre en livre, le plaisir reste intact, et toujours se renouvelle, car Jean Proal nous saisit par son écriture fluide, généreuse, foisonnante, porteuse d’une charge poétique qui ne faiblit pas, et donne au texte la limpidité et la fraîcheur des sources. Ses livres n’ont rien de commun avec ces romans à la mode, qu’on lit du bout des yeux, avec la secrète envie de sauter des pages, ou de les tourner plus vite, dans l’espoir souvent vain d’une accroche. Il nous captive et nous happe, et en cela nous rend plus attentifs, plus actifs, donc plus libres. Avec une extraordinaire acuité, il nous confronte à des personnages de chair et de sang pour qui amour, vie et passion se conjuguent avec âpreté et sans concession. Des personnages d’une authenticité absolue, et que l’on n’oublie pas tant ils nous sont proches, riches de ce que tout être porte en lui d’humain et d’universel. Dans un véritable corps à corps avec la nature violente, sauvage et fière, femmes et hommes se rencontrent, s’aiment, se déchirent, vivent et meurent avec la même vigueur, la même ténacité que les grands arbres des montagnes, la même pudeur, la même solitude aussi… Le lecteur retrouve alors dans ce tellurisme toute la puissance des grands tragiques grecs. (Lire Jean Proal, Gérard Cathala, p. 20)

Elles sont toutes les femmes de ma vie © Patrick Serena

Elles sont toutes les femmes de ma vie © Patrick Serena

Dans l’œuvre de Jean Proal, les femmes sont très présentes, souvent cœur et pivot de toute l’action. C’est manifeste dans plusieurs romans et nouvelles – notamment, Hélène, Carmelle, Vive, Thérèse, ou encore la dame des neiges et dans l’intrigue des premières nouvelles de l’auteur.
Presque toutes en quête de l’amour vrai et durable. Constamment le lecteur est saisi par le fossé qui se creuse entre leur courage, ou leur flamboyance, malgré (ou grâce à) leur vulnérabilité, et le destin dramatique qui les attend.
Proal va loin dans l’intimité de ses personnages, et “creuse” encore plus profondément dans celle des femmes. Envers toutes ces femmes de personnalité contrastée, toujours attachantes et, même de manière masquée ou secrète, profondément sensibles, l’auteur témoignait en 1953 de son amour quasi charnel, écrivant pour répondre à une enquête d’un journaliste, « Elles sont vraiment les femmes de ma vie » […]
Au mot de Marie Mauron, étonnée que « si jeune l’auteur connaisse les amertumes presque imperceptibles de la vie vivante », j’ajouterai, singulièrement celles des femmes. Proal, doux sauvage,dit-il de lui, a écouté cette part de l’être – terreau de son affinité avec les zones sensibles de l’âme féminine. Aujourd’hui Jean-Marie-Gustave Le Clézio, témoigne dans la même tonalité : « J’aime les femmes rebelles. Les femmes représentent la révolte… Elle vit une situation difficile, confiée dans son rôle de femme, elles expriment avec le plus de force cette révolte. Devant à la fois s’accomplir et réussir leur vie amoureuse. On ne demande pas cela aux hommes, ils n’ont rien à conquérir […] » (L’aimantation des femmes, Anne-Marie Vidal p. 22 & 29)

©-dessins-de-F.-Pasquier-pour-Bagarres-AD-04

© dessins de F. Pasquier pour Bagarres (AD-04)

« Jamais encore Carmelle n’avait goûté comme cette année l’enchantement de cette saison [l’automne] où la colline semble se refermer sur la présence d’un Dieu ».
Ce panthéisme opère dans Bagarres comme dans les autres romans, offrant au personnage qui en a l’intuition un dépassement de lui-même, par une prise de conscience de sa place dans l’univers. Pour Carmelle, l’automne est la saison solaire par excellence, où tout se couvre d’ors, où le silence, après le départ des saisonniers, est revenu. Et elle se baigne dans le bassin de Pierre Rabasse, déjà évoqué, comme lors d’un baptême : « Sa baignade méridienne lui est vite devenue nécessaire. Obscurément, avec le besoin confus de se laver, de dépouiller la vieille peau, cela représente pour elle une communion offrande et accueil avec les éléments. Une façon de se livrer mieux à la joie physique de vivre. […] Elle n’est plus qu’un peu de chair, un peu de sang une tiédeur à la surface de l’eau. Elle est silence au fond du silence, éclat de lumière dans le soleil, feuille bercée parmi les feuilles flottantes, […] à peine vivante, retournée aux éléments, cœur à peine battant d’un monde qui vient de retrouver sa pureté originaire ». Ce passage, qui est aussi le coeur du roman, représente le plein épanouissement de l’héroïne, celui où, libérée des hommes, elle se fond enfin avec le monde. Mais le répit est de courte durée […] (Terre et saisons dans Bagarres, Fanny Déchanet-Platz,  p. 30)

Comme le titre du roman de Proal le chant auquel Sylvain réagit contient donc à la fois promesse de renaissance et annonce de turbulences, voire de trahison. On peut penser ici aux sirènes qui, avant d’être dotées, dans l’imaginaire médiéval, d’une queue de poisson, étaient, comme les tentatrices d’Ulysse, imaginées comme des créatures mi-femmes mi-oiseaux, et qui semblent figurer les charmes, les forces et les dangers liés aux pulsions les plus primitives de l’homme. […]
Sylvain Séveran  – dont le nom conjugue d’ailleurs les notions d’espace naturel et de vive montée de sève – donne donc l’impression de choisir la régression vers un état antérieur en renouant avec sa part d’animalité : « Il semble soudain une bête aux arrêts, une belle bête aux narines palpitantes » (113), « une de ces bêtes de légende dont on parle aux veillées d’hiver » (118). Flambant dans la folie de l’été, « sautant comme un chèvre » […]
Mais quoi de plus humain, au fond, que ce rêve toujours renaissant de dépasser l’humain, en livrant, sans se laisser arrêter par l’inégalité des forces en présence ni par ce qui, obscur, nous échappe, une « bataille avec l’ange » ? (Tentation de désertion… Tempête de printemps, Sylvie Vignes,  p. 37-8 & 40)

Il est mille façons de parler de la nature : on peut l’aimer pour les temps de repos et de méditation qu’elle vous offre ; on l’admire souvent, et l’on va vers elle comme on va au spectacle ; on la défend quelquefois, parce qu’elle est une alliée, une amie qu’on ne peut abandonner à la violence des hommes… Certes ces sentiments, Proal les connaît aussi. Mais ce qu’il ressent va bien au-delà. En homme pétri dès l’enfance par l’austérité des montagnes bas-alpines, il se sent lui-même comme un élément de cette nature, participant de tous ses souffles, de tous ses rythmes, de toutes ses forces créatrices, de tous ses drames parfois : « La brise du soir s’est levée, mais c’est en moi que vibre une corde tendue. » Déjà Rousseau avait éprouvé les mêmes sentiments dans sa retraite du lac de Bienne, lorsque, à l’image de Proal sentant au plus profond de lui la vibration du vent, il perçoit les mouvements de l’eau comme partie intégrante de sa propre vie : « Le flux et le reflux de cette eau […] suffisaient pour me faire sentir mon existence… […]
Tout lecteur de Jean Proal est frappé par le nombre et la fulgurance des images. Certes une étude du style sortirait sans doute de notre propos. Et pourtant, en nous y arrêtant quelques instants, nous allons voir qu’il n’en est rien et que l’écriture touche à son tour aux rapports de l’homme et de la nature. Certes, on sait qu’une description est toujours enrichie par les rapprochements que l’on peut faire avec quelque chose de différent . C’est ainsi que, pour mieux faire sentir la moiteur de l’atmosphère, l’auteur écrit : « L’air est doux au toucher comme une eau de lessive ». Et lorsque les fleurs d’amandier brillent d’une dernière lumière dans le crépuscule, y a-t-il meilleure façon d’évoquer ce tableau que celle-ci : « Un amandier en fleur brûle d’une flamme tranquille comme un buisson de bougies dans l’ombre d’une église » ? Enfin,  pour parler de ces villages perdus où les gens se sont agglutinés les uns aux autres, la comparaison est ici parlante : « À la longue, on s’est adouci les contours, on s’est emboîté l’un dans l’autre. On est au fond de notre vallée comme des figues au fond d’un sac. » (Le sentiment de la nature, Paul Peyre,  p. 42 & 44)

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© dessin de Augsbourg (AD-04)

Bagarres, c’est pour moi une vieille histoire. Je devais avoir cinq ou six ans quand Calef tourna le film à Malaucène. Je me souviens des apostrophes du curé en chaire : il ne fallait pas aller voir cette œuvre sous peine de se retrouver illico en enfer ! Enfin, c’était presque ça… Mes parents étaient très croyants et tout ça me serait passé à côté sans mon grand-père du Ventoux (celui à qui on doit un peu la naissance des Carnets). Un beau jour, il me proposa d’aller assister au tournage d’une scène chez un de ses copains paysans. Détail qui avait alors son importance : ce dernier était communiste et répondait au doux nom de Théophile et c’était une merveille d’homme… Je crois que c’est à cause de toutes ces caractéristiques qu’il avait été sollicité pour le tournage. […]
L’affaire du film fit son chemin. M. Passalacqua tenait le cinéma le Florian à Vaison. Son accueil fut sans retenue aucune. Il s’engageait àpayer le transport et la location du film (la moitié de la recette). LesCarnets ne demandaient rien et se chargeaient de remplir la salle.Ce qui fut fait les 5 et 6 août 1992 (nous ne pouvions pas faire plus de deuxprojections pour protéger le film). Paul Peyre anima la première. Je mechargeai de la seconde. Dans les débats qui suivirent les séances, les nombreuxMalaucéniens présents nous racontaient le film (et un tout petit peuProal). (Comment les Carnets ont retrouvé le film Bagarres, Jacques Galas, p. 47 & 49)

Sommaire

Responsable du dossier Claude Ayme

18 EDITO, Claude Ayme
19 Biographie
20 Lire jean Proal, Gérard Cathala
22 L’aimantation des femmes Anne-Marie Vidal
30 Terre et saisons dans « Bagarres » Fanny Dechanet-Platz
36 Tentation de désertion dans Tempête de printemps, Sylvie Vignes
42 Le sentiment de la nature chez Jean Proal, Paul Peyre
47 Comment les Carnets ont retrouvé « Bagarres » Jacques Galas
52 PHOTOS DU FILM
56 Les amis de Jean Proal
58 « La grande noire » in Carnet de route, Jean Proal
62 Bibliographie complète
64 Les rendez-vous des Carnets autour de Jean Proal