Jean Proal

Les Arnaud, le livre d’un doux sauvage

L'histoire de la longue aventure de sa parution par Anne-Marie Vidal, prolongée par une subtile étude, née de la ferveur de lectrice de Fanny Déchanet-Platz...

Les Arnaud, le livre d’un doux sauvage

Fanny Déchanet-Platz & Anne-Marie Vidal
Dessins de Georges Item & Patrick Serena

Revue n°2 de l’AAJP
bulletin AAJP N°2 Les Arnaud, le livre d'un doux sauvage

Paru en juillet 2008. Il s’agit de l’aventure éditoriale de son premier roman écrit – avec une abondante présentation de l’ouvrage le plus reconnu de l’auteur – mais édité 12 ans après. Donc après la parution de Tempête de printemps et sa suite, À hauteur d’homme.

Ce travail réunit les propos de Proal lui-même, les réactions de plusieurs auteurs et amis, les échanges avec les éditeurs (surtout Denoël), les échos de la presse ; et une présentation de sa réédition de 1991, ainsi que le listing de la différence entre l’édition de 1941 et 1946 (celle choisie pour la réédition en 2008 du Sablier)

Publication par l’association, écrit par Anne-Marie Vidal, et enrichie de la contribution universitaire de Fanny Déchanet-Platz, Les Arnaud ou la vie escarpée.

Avec des photographies et deux dessins de Patrick Serena

Format 12 x 19 / 80 pages
ISSN 1961-3334
édition AAJP – 2008
Prix : 10€ (+ frais de port)

En novembre 1941, chacun des deux neveux de Proal, Françoise et Jean-Claude, jeunes enfants, lui envoie, au verso de leur lettre, un émouvant ­dessin, sur feuille de cahier d’écolier, représentant le village des Arnaud, avec la montagne, les prés et les arbres. Ce village, digne de celui, imaginaire du roman, est bien perché avec maisons rassemblées et la route, croqué à partir du récit de leur maman et situé “entre Gimette et Séolane”.

Dessin de Jean-Claude Proal

© dessin de Jean-Claude Proal

Dessin de Françoise Allègre

© dessin de Françoise Allègre

Propos d’auteurs ou amis

NB : Les extraits, lorsqu’il s’agit de lettres, sont dans le Fonds Proal A.D. 04

Maria Borrély écrivait à propos de la 1ère version, en 1929 :
« Nous avons lu Les Arnaud et l’émotion nous a étreints. Vous avez fait un très beau livre mon cher Jean. Nous, qui connaissons la haute vallée de l’Ubaye, cette vallée noire que vous décrivez avec tant de vérité, avons senti profondément toute l’âpreté de votre œuvre – âpre comme le pays où vivent intensément vos personnages : montagnards rudes, ces “mangeurs de pain dur aux fortes mâchoires”. Les Arnaud ne donnent pas l’impression d’une œuvre de jeune. C’est quelque chose de fort, de rude… ». (p. 12)

Et l’auteur à propos de la 2e version, le comparant à Maria Chapdelaine :
« Mon cher Denoël, Voici Les Arnaud – version 1938, remaniée 1941. Et maintenant tenez-vous bien : Les Arnaud, c’est un grand bouquin. Je sais, c’est ridicule, ce que je dis là. À tout autre que vous je ne le dirais pas. Mais vous vous savez ce que c’est de partir dans la vie avec une idée – une seule – bien ancrée dans la tête et de foncer, les poings serrés. Alors je peux vous dire que, Les Arnaud, c’est un grand bouquin. C’est l’aboutissement de toute ma vie, de ce long effort de vingt ans de ma vie, depuis que j’ai l’âge de penser… ». (p. 17)

Des inconnus, auteurs, amis, et son ancien professeur de littérature lui envoient des lettres.
En novembre 1941, chacun des deux neveux de Proal, Françoise et Jean-Claude, jeunes enfants, lui envoie, au verso de leur lettre, un émouvant – dessin, sur feuille de cahier d’écolier, représentant le village des Arnaud, avec la montagne, les prés et les arbres. Ce village, digne de celui, imaginaire du roman, est bien perché avec maisons rassemblées et la route, croqué à partir du récit de leur maman et situé “entre Gimette et Siolane”.
Fin 1941 et début 1942, de multiples lettres font l’éloge du roman. Dans l’ensemble, elles mettent l’accent sur “l’âme du livre”, le vécu de la passion de la montagne. (p. 28)

Mr de Saint-Denis son professeur :
« Après avoir lu les premières pages, j’ai retrouvé mon Jean Proal, mon élève de 1e C au lycée de Digne en 1921-22. Beaucoup de romanciers n’aiment guère à se souvenir de leurs études et de leurs maîtres de rhétorique ; certains même affichent pour les unes et les autres assez de mépris. Vos propres sentiments ? je les ignore… Mais j’ai retrouvé avec tant de plaisir la manière délicate et souvent originale de l’un des mes premiers élèves ! J’ai retrouvé aussi l’amour instinctif et farouche de la montagne qui m’avait frappé chez la plupart de mes petits Dignois ». (p. 29)

¶ D’ailleurs Proal lui répondra – par une longue lettre, entièrement citée dans le bulletin.

Un collègue, R. Touzely :
« Maintenant, mon cher Proal, je vous envie et vous plains. Envie née de ne savoir atteindre moi aussi à ces sommets où votre style se hausse sans effort, sans artifice, simplement, comme vos montagnards montent aux pentes des Alpes ; en souplesse… et je vous plains d’avoir, malgré tout, à enregistrer les donations-partages, les notoriétés et tout ce fatras qui me lève le cœur. Encore un bouquin de cette qualité et il vous faudra lâcher la triste boîte à successions. Vite, vite, cher ami. Ils vous abîmeraient comme ils m’ont esquinté moi-même, et sans fruit ! Oh toute cette poésie, Proal ! Et pas le bouquet qui entête : la petite fleur semée à chaque page, la vraie poésie, discrète, qui chante sans tonitruer. Je m’arrête. Aussi bien ne puis-je tout dire. » (p. 31)

Marie Gasquet :
« Que vous dirais-je ? sinon que, dès les premières pages, j’ai été saisie, emportée, triturée dans la tenaille de la montagne et que plus rien de moi ne m’a appartenu que le coup de poing reçu dans la poitrine que nous vaut la découverte d’un chef-d’œuvre.
Cette meurtrissure, si j’ose dire, il m’a fallu l’assimiler. J’ai laissé “bouillir” mon admiration après quoi je l’ai décantée pour en savoir le goût. Je suis partie dans l’ombre de Maître Arnaud, mettant chacun de mes pas dans les siens. J’ai écouté battre son cœur, sonner son pic, suivi la direction de son regard et souffert avec lui – ô combien ! – de son impossibilité de se traduire à Nore et au petit. Avec quelle prodigieuse délicatesse vous avez tout dit en ne faisant que l’effleurer… de l’impénétrabilité dont le mystère lie peut-être autant qu’il sépare. » (p. 32)

Critique et Presse

De grands noms – Kemp, Wurmser, Henriot… qui, dans l’ensemble, qualifient le roman, de “vigoureux et émouvant”.
« Voici enfin une œuvre authentiquement humaine, un livre – un roman, si l’on tient à ce mot – de dense et forte poésie… Il serait aisé de souligner l’actualité d’une telle œuvre : je préfère en dire la beauté, qui vient précisément du dédain que montre l’auteur pour les artifices du roman. Les Arnaud sont une œuvre de premier ordre, une œuvre qu’aurait pu couronner le Goncourt s’il était resté le Goncourt. M. Proal sera l’un de nos grands romanciers ». – G-A. Astre, in Tunis-Soir (p. 38)

Léon Derey, qui fut son critique le plus judicieux :
« Ainsi un roman qui valait d’abord par sa tension, sa virilité et son rythme, est fait, en même temps que d’une réalité concrète, charnelle, rigoureuse, de la sincérité d’un juste, de l’amour qui remplit un cœur et, en vérité, d’une suite de modifications psychologiques autour d’un champ, d’un berceau et d’un fils… Il semble dès lors, dans cette œuvre, que tout l’univers participe à la formation de l’humain au secret de chacun de nous, et que l’homme soit fait, de par la volonté du monde, pour être un jour, dans sa solitude et son silence, la conscience qui manque encore à l’univers et l’accomplissement de l’unité par lui pensée et retrouvée… Jean Proal, lui, s’efface simplement derrière ce qu’il a connu, derrière Firmin Arnaud, qui est cultivé. Avec lui, tout est dans l’intuition, l’accent, la substance humaine du drame, beaucoup plus que dans le sujet » (p. 42)

¶ Le long interview paru dans Le Figaro est intégralement restitué dans ce bulletin.

Études actuelles

Fanny Déchanet-Platz écrit dans sa contribution Les Arnaud ou la vie escarpée :
On comprend, ne serait-ce qu’à la présence discrète mais récurrente d’un “je” que soutient la voix de Firmin mais qui pourrait être la voix de Jean Proal lui-même, que ce livre est celui d’une filiation : « Avec mon sang, mon souffle, j’ai formé une vie qui me prolongera. Une vie que j’ai allumée, que j’ai regardé grandir entre mes mains rapprochées et que je vais protéger et façonner pour qu’elle soit plus complètement moi, pour qu’elle soit tout moi, pour qu’elle puisse donner le jour à une autre vie qui me répètera, comme je répète tous ceux qui avant moi, d’âge en âge, m’ont transmis le nom56 ». Cette nouvelle vie, c’est aussi l’écriture, le roman ; Les Arnaud, roman de toute une vie (comme Proal l’écrit lui-même à Denoël, son éditeur), celle d’un village, d’un homme, d’une trempe d’hommes formés au travail, forgés à la fierté et à la soumission, par une nature implacable.
Je souhaiterais ici montrer combien cette terre particulière, celle des hauts plateaux, exige un homme à sa mesure, à la fois soumis et révolté, façonné par la montagne elle-même. J’observerai la relation entre les hommes et la terre qu’ils travaillent, relation véritablement charnelle, pour souligner ensuite la jalousie de la montagne et sa vigilance malveillante et mettre finalement en lumière ce qui, dans le caractère de Firmin le rend d’autant plus sensible et perméable aux forces qui se disputent les Arnaud. (p. 51)
[…]
Chair et terre sont pour Firmin une seule et même chose.
Abandonnés, les champs retournent à la montagne. Mais lorsqu’un enfant naît, elle doit reculer : « Dès qu’il a su qu’un fils devait lui naître […] il a entrepris de défricher cette pointe de lande qui s’enfonçait dans sa terre d’Aubette et qui avait toujours résisté à tout avec ses rochers et ses genévriers centenaires »63. Firmin montre que les forces qui doivent déjouer l’emprise de la montagne sont gonflées d’un sang neuf (p. 54)
[…]
Simple présence, imparable menace, elle nargue les hommes par l’innocence de ses crêtes et sa beauté, sa majesté naturelles. Désarmés en face d’elle, les hommes ne peuvent que s’arc-bouter sur leurs outils, c’est-à-dire se soumettre. Car elle impose sa loi, répétée plusieurs fois dans le roman : « jusqu’ici, mais pas plus loin ». (p. 57)
[…]
L’isolement est d’emblée mis en avant, dans la description du paysage qui cerne les Arnaud : « Loin de tout. Au-dessus de tout. Sans même un chemin où l’on puisse faire passer une charrette ». Phrases courtes, nominales, comme sans appel et qui traduisent autant l’isolement du lieu que la détermination des hommes. Cette solitude se double des dangers de la montagne (p. 58)
[…]

Fanny Dechanet-Platz souligne dans ce paragraphe :
L’orgueil des hommes est partout dans ces pages où l’effort pour vivre, parfois survivre, est incommensurable. « Et là, les hommes ont gratté un coin de terre, volé des pierres à la montagne pour en faire des murs, croisé les murs en forme de maison, couvert les maisons avec le chaume des seigles qu’ils avaient semés, allumé le feu sous le chaume. Autour de ce feu, ils ont vécu, et des hommes qui sont les enfants de ces hommes ont grandi ». À une vie de misère au début (“gratté un coin de terre”, “volé”) s’oppose la noblesse des récoltes, celle du feu et du foyer, la solidité du cycle de la vie recommencé. L’écriture elle-même souligne ce cycle par un jeu d’échos qui fait qu’un terme en appelle un autre (ils sont soulignés) et permet à la phrase – à la vie – de continuer. » (p. 60-1)

Enfin en conclusion de cette contribution, Fanny Dechanet-Platz écrit  :
Jean Proal présente Les Arnaud comme un témoignage. Et l’on peut d’autant plus s’émouvoir de ce personnage, créé à la mesure des hommes connus de Proal, qu’il sait être condamné et met justement le prix de son existence à rester jusqu’au bout le garant fidèle d’une vie ­perdue d’avance. Firmin Arnaud, dernier travailleur de la montagne, les Arnaud, dernier village habité, et Les Arnaud ? À l’image de Firmin, Jean Proal permet la survie du village, lui donne un corps, une chair – ô combien présente ! – et permet que cette vie escarpée ne meure pas tout à fait. Par ce roman, il dit bien plus que l’histoire perdue de ces vallons reculés : il montre aussi la difficulté d’accepter l’évolution du monde, le choix des autres, de renouveler sa foi profonde dans le sens de la vie. Ce roman sera toujours d’actualité […] (p. 67)
¶ et en annexe, p. 71 à 74, le recensement des passages de l’édition de 1941 modifiés par l’auteur en 1946.