Jean Proal

Jean Proal, le désert des manades

Une célébration de la Camargue en cinq textes du Fonds Jean Proal, écrits de 1953 à 1959…

Jean Proal, le désert des manades

Textes de Jean Proal

Revue n°7 de l’AAJP

Il s’agit de la publication de cinq textes dont 2 nouvelles autour de la Camargue qui fut à partir des années cinquante un sujet qui à Proal lui tenait particulièrement à cœur. Certains ont du vivant de l’auteur fait l’objet d’une publication en revue ou journal – dont les plus connus Les Lettres françaises et Les Nouvelles littéraires.

On y découvre cet amour des lieux (la Camargue après la montagne) de ceux qui sont contraires à l’artifice et exigent pour l’être humain d’aller dans ses propres profondeurs. On comprendra ainsi l’introduction de la notion de ‘désert’… Et toujours, on sera ému par cette attention de l’auteur, attention très aiguë envers les êtres incarnés dans ces nouvelles ou récits…

Contributions de Sylvie Vignes et d’Anne-Marie Vidal.
Dessins – créés pour chaque texte – de Jacques Le Texier.
En cadeau : 2 des dessins, sur 4 tirés à part sur beau papier dit ‘poussière de lune’, à choisir par le lecteur.

NB : Tous ces textes sont issus du Fonds Proal A.D. 04

Format 12 x 19 / 80 pages
ISSN 1961-3334
édition AAJP, 2013
Prix : 12€ (+ frais de port)

Extraits

Catherine soupira de rancune : à dix ans, tout au long de cette enfance dénuée qu’elle avait vécue au phare, elle jouait déjà à souffrir par cette fille blonde qui savait si bien être tout ce qu’elle n’était pas.
La cabane s’ouvrait de plain-pied sur le pays de terre salée, d’eau saumâtre et d’herbes courtes, au ras du ciel. Rien ne l’isolait, ne la protégeait de la dévorante immensité et Catherine éprouva une fois de plus le poids de la solitude et du silence. Rien d’humain ne pouvait retenir le regard, rien que le phare lointain qu’elle ne pouvait se résoudre à appeler sa maison. (Sara, p. 11) […]
L’église, déserte après la remontée des châsses, l’accueille dans son silence et sa moiteur. Des bouquets de cierges achèvent de se faner. Une lourde odeur d’humanité se mêle à celle des fleurs écrasées. Dans l’ombre de la crypte, le manteau de soie blanche de Sara luit doucement.
Il faut s’approcher à la toucher pour distinguer le visage sombre que tant de mains semblent avoir poli. Elle a, ce soir, dans le pli de ses lèvres, une si indifférente douceur que Catherine a failli comprendre ce qu’elle venait chercher auprès d’elle. Ni alliée ni complice, mais sœur douloureuse, ombre de trop de joie, chargée de trop de péchés et de trop d’espoirs pour pouvoir les tendre vers le ciel – ses mains cachées aux plis des sept manteaux – ostensoir dérisoire de trop de photographies, de bijoux de pacotille et de mouchoirs sales, médiatrice humiliée entre la détresse humaine et les pouvoirs sereins – et leur silence ! – des vraies Saintes. (Sara, p. 17)

Bref ! le Gitan vécut, grandit, sans maladie ni malaise et, sinon en beauté, du moins – et de plus en plus nettement – en force : cette force qu’il tenait de Crin Blanc sans avoir rien pris de sa splendeur.
Il ne fut pas un poulain joueur. Toutes les jeunes bêtes jouent : les lionceaux, les oursons et les lapereaux. Mais ni les taurillons ni les poulains camargues n’ont le sens de l’humour. Il était aussi laid qu’un Camargue puisse l’être, ayant reçu dès sa naissance ce que sa mère avait pris en vieillissant : cette exagération, cette exaspération de tous les caractères singuliers de la race.
Il serait toujours bon pour la boucherie, pensions-nous […] (Un homme de cheval, p. 25)

© dessin Jacques le Texier

© dessin Jacques le Texier

La principale vertu d’une légende serait-elle de donner au rêve sans contrarier le bon sens ?
Ces aigues mortes me gênaient (et en gênent bien d’autres), bâties au bord d’une mer que l’on nous dit alors vivante. “Alors” c’est 1248, Saint Louis et la septième croisade. Et les vaisseaux de haut bord se balançant à quai à la houle du large…
Tant pis pour une légende qui nous laisse boiteux de l’esprit : la mer n’a pas reculé depuis Louis le Neuvième. Aigues-mortes fut dès l’origine (une origine liée au sel des étangs et à son exploitation) un village de saliniers bâti entre étangs et marais que la mer alimentait d’eau vive par un chenal naturel. Et sel, salines et saliniers dépendaient de l’abbaye voisine de Psalmodi. (Vivante Aigues-Mortes, p. 33)

© dessin Jacques le Texier

© dessin Jacques le Texier

Je tiens que tous les déserts se ressemblent, et j’appelle désert tout pays où il est difficile à l’homme de vivre (s’il peut faire mieux qu’y passer et le franchir au plus vite). Et je dis “se ressemblent”, non pas dans l’image qu’on peut en donner, mais dans leurs effets sur l’homme et les conclusions qu’il en tire pour sa vie profonde. La solitude – celle que l’on choisit – est un grand professeur de vie intérieure et, en définitive, un admirable entraînement à la vie sociale. C’est elle qui fait l’homme, le commande et le modèle.
C’est elle, avant tout, que le montagnard va chercher au-dessus de la zone habitable, là où les maisons ne peuvent plus tenir, où la forêt s’arrête. C’est, bien sûr, la joie âcre de la victoire sur les éléments, la joie – le besoin, pour certains de braver la difficulté et de la vaincre. C’est, bien davantage, celle de se dominer et de se vaincre. Celle de se définir de plus près en s’enfermant dans les limites plus étroites qu’impose la vie plus difficile. Celle de se mieux connaître afin d’être plus pleinement, plus consciemment un homme.
C’est le même besoin qui entraîne, et c’est la même joie qui comble celui qui a choisi de vivre dans les solitudes salées de Camargue, mais plus purs, réduits à leur essence : car le besoin et la joie de dominer et de vaincre n’existent plus. Ne subsiste que l’envie d’être seul avec soi-même dans un pays où pas une trace de l’homme ne peut durer. La joie de se sentir de plain-pied avec quelques-unes des forces essentielles qui commandent la vie. Celle de se mesurer avec soi, dans un cadre qui n’accepte aucune tricherie ni aucun faux-fuyant. (Camargue 54, p. 39)

Mais une timide et lente approche vous a fait pénétrer au cœur du royaume interdit. Le silence qui s’est ouvert devant vous comme un abîme se referme lentement. Si vous avez su vous faire oublier, la vie reprend autour de vous, sans vous, malgré vous. La sauvagine grouille dans le marais et abandonne pour les clairs d’eau le secret des roselières. Les flamants, un instant en alerte, se sont remis à vivre. Un renard passe à la limite des roseaux. Très haut dans le ciel, une buse tourne et surveille son empire.
Rassurés, les taureaux ont recommencé à paître, et le cercle qu’ils décrivent double sur la terre l’orbe souverain du soleil. Les chevaux blancs prennent soudain leur sens de bêtes libres… Trouant le taillis du poitrail, s’enfonçant à pas prudents dans le marais ou faisant gicler sous leurs sabots nus l’eau claire des grèves, ils évoquent le temps où l’homme n’existait pas sur la terre.
Ici, l’homme ne compte pas. (Reflets de Basse-Camargue, p. 54)

Étude actuelle

‘tel un accompagnement’ par Sylvie Vignes

Les cinq textes de ce Bulletin brodent à l’envi sur le thème de cette dépendance fusionnelle, de cette ressemblance en miroir entre Camargue et gardians : « Quelques hommes vivent encore là. […] C’est un pays et ce sont des gens difficiles, qui ne se livrent pas, ou jamais sans réserve. Durs et secrets, authentiques aussi, et, en cela, valables. » (C54, 44)
La connaissance que Jean Proal a acquise de ce milieu sauvage s’y révèle par l’emploi maîtrisé et fréquent de vocables désignant un écosystème et une flore spécifiques. Toute une poésie émane d’ailleurs de ces termes égrenés de texte en texte : marais, maremme, pré, plaine palustre, étangs, clairs d’eau, roseaux, roselière, sansouire, tamaris nains, saladelles et salicornes. Outre cette géographie physique, Proal évoque à l’occasion l’histoire et la dimension socio-économique de la Camargue, et ne cesse d’y montrer le passage de la sauvagine, le vol des buses, des canards, des oiseaux migrateurs et des flamants roses et partout, bien sûr, majestueuse et furtive à la fois, la chorégraphie des maîtres du lieu, cavales et taureaux qui font partie intégrante de ce décor toujours changeant […] (Sylvie Vignes, Le désert des manades, p. 57)

Ce dossier d’accompagnement aurait pu aussi s’intituler “Delta des solitudes”, en écho au roman titré Montagne aux solitudes, tant ce thème y est insistant, ou encore “Camargue, terre sans repos”. L’un des deux volumes consacrés par Gaston Bachelard à l’imaginaire de la terre est dévolu, comme on sait, aux “rêveries du repos” que cet élément inspire. Sans doute parce qu’elle reste toujours mêlée d’eau et de sel, parce que les mirages peuvent même la faire confondre parfois avec le ciel, la terre de Camargue ne délivre quant à elle ni sécurité ni certitude : « la terre était aussi peu sûre que l’eau » (Sara, p 12). Comment trouver le repos dans une terre “de sel et de cendre” ? Ce n’est pas la paix ; ce sont les rapports de force qui y règnent d’ailleurs en maîtres ; entre humains, entre animaux, des humains sur les bêtes et parfois même des bêtes sur les humains : « la tête basse, ses cornes en lyre luisant au soleil, les oreilles braquées, il figura soudain pour Catherine l’interdiction de vivre » (Sara, p 13) (Sylvie Vignes, Le désert des manades, p. 59)

Comme Hélène [in De sel et de cendre], Catherine [cf Sara] incarne un personnage anguleux, à vif, tourmenté, insatisfait, contrastant violemment avec un personnage masculin plus léger, insouciant et solaire, tout en rire triomphant et en “galop blanc” (S, 15). Contrairement à Hélène, Catherine est mariée avec son “archange rieur” (S, 15), mais elle n’en est ni plus épanouie ni plus apaisée ; au contraire, même si Benoît ne la quitte, semble-t-il, que pendant “ses dimanches de course” (S, 11), elle se sent désespérément seule […] (Sylvie Vignes, Le désert des manades, p. 63)

On pense ici au “nous” des paysans gioniens du Trièves, dans Un roi sans divertissement et dans le recueil Faust au village en particulier. Chez Proal comme chez Giono, une communauté soudée dans sa lutte dans et contre un pays rude, et partageant des codes peu accessibles aux étrangers, parle comme d’une seule voix, révélant sa force et son talent, mais aussi ses failles, tares et manquements. Le moins qu’on puisse dire est que ni les dresseurs de chevaux de Proal ni les montagnards de Giono ne peuvent être suspectés de sensiblerie ; ils peuvent même manifester une dureté de cœur qui confine à la cruauté, et l’on comprend bien qu’en cela ils se font, jusque dans le paradoxe, le prolongement d’une terre authentique et sans pitié. (Sylvie Vignes, Le désert des manades, p. 65-6)

Or, tout se passe comme si Reflets de Basse-Camargue venait se faire le reflet de toute cette part d’onirisme, d’élans lyriques et d’élans épiques un peu réprimés dans les quatre autres textes par un désir de réalisme psychologique et sociologique. C’est moins à Giono qu’on pense ici qu’aux textes non-fictionnels de Julien Gracq et en particulier au superbe poème en prose consacré à un autre “désert”, l’Aubrac, qui au travers d’une métaphore, nous ramène d’ailleurs au thème des cavales :
« Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l’air bleu une paume immensément vide […]  pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire, par la terre nue comme une jument. » [“Aubrac”, in Liberté grande]
Sylvie Vignes, Le désert des manades, p. 74