Jean Proal

Camargue, de Jean Proal

Jean Proal évoque cet étrange pays qui unit hommes, bêtes et plantes.

Camargue,  de Jean Proal

Photographies de Denys Colomb de Daunant

 Editions Marguerat (1954)
Camargue, Jean Proal

Cet album photographique de Jean Proal et Denys Colomb de Daunant est le premier ouvrage édité par Marguerat. L’auteur célèbre en douze brefs chapitres, allant de “Paysage” à “La Paix”, l’originalité de la Camargue – ce « pays des commencements du monde où la terre, le ciel et l’eau ne se seraient pas encore séparés » selon son incipit. Camargue prolonge ainsi, sous un autre registre, le roman De sel et de cendre qui témoignait déjà en 1953 de ce second grand amour de l’auteur : celui du pays, sauvage et lumineux et de ceux qui à sa mesure savent ou doivent humblement l’habiter…

De magnifiques photographies qui ont sans doute, surtout à l’époque, exigé une belle audace… Images, que Denys Colomb de Daunant – qui fut un des principaux artisans de l’ouvrage et du film Crin Blanc – a su marier avec le texte de son ami Proal. Bref, une si juste harmonie que, comme lui écrit un lecteur, c’est un « ouvrage si chargé de poésie où les textes soutiennent les images ».

Extraits

« Étendue fluide que de lointaines lignes basses diluent dans de fuyantes perspectives au lieu de la fixer et de la retenir, elle vit aux rythmes du ciel plutôt qu’à ceux d’une terre dont elle n’a pas su encore prendre les assises. Toujours différente et plus belle chaque jour, c’est que le ciel lui donne ses prestiges. Et il n’est nulle part de ciel plus vivant, plus changeant, parcouru de plus de souffles, soulevé de plus d’élans, chargé de sortilèges plus subtils, mieux capable des pires violences et des plus fascinantes douceurs. » (Camargue, p 11)

« Mais ce ne sont pas ces Camargues-là, trop évidentes, qui portent, qui emportent la magie que je veux dire. Ou sinon alors par un effet second, comme un reflet soigneusement caché sous l’éclatante apparence, l’écho à peine perceptible d’une voix trop sonore pour ne pas avoir d’harmoniques. Cette magie dont je veux parler, c’est avant tout la magie du rien, un manque, du vide, les sortilèges du désert si l’on peut attendre de ce mot qu’il soit plein d’une vie, obscure et secrète, mais foisonnante.

Haute montagne, étendue des mers, dunes des saharas, étangs et marais, je tiens que tous les déserts se ressemblent. Avant toute chose, indifférents à la présence de l’homme, ils se ressemblent dans leur façon de modeler l’homme, de le contraindre ou de l’exalter, de le forcer d’aller jusqu’aux plus extrêmes et aux plus profondes limites de lui-même pour seulement se prouver qu’il existe, ou qu’ils ont cessé d’avoir une existence propre. Et n’est-ce pas là une définition de la conscience d’être ou de son symétrique : la volonté, la possibilité de se dissoudre ? Le désert est une disposition intérieure (peut-être une disponibilité, et là est la magie) plus qu’un paysage ou un ensemble de conditions de vie. »(Magies de Camargue, p 34-5)

« Je ne crois pas que cette Provence-là, la vraie, puisse donner ce qu’on appelle en d’autres attachements le coup de foudre. Ou c’est alors pour des raisons si superficielles, si artificielles, si fausses qu’elles sont sans valeur et leur effet sans importance.

Mais, ce qu’une longue fréquentation, une patiente recherche – ou plutôt une disponibilité toujours offerte – peuvent vous apprendre sur elle, est le plus sûr chemin de l’amour.

Apprendre – et, encore une fois, je parle du patient cheminement de l’amitié – apprendre que ce pays acquiert tout son sens lorsque le soleil ou l’hiver l’ont desséché jusqu’à l’os… qu’un feuillage craquant de sécheresse signifie plus d’acharnement à vivre que la plus foisonnante frondaison… que le rocher le plus blanc peut prendre les irisations des perles les plus précieuses… que la couleur n’y existe plus parce que la lumière l’a dévorée et comme sublimée… que la cordialité des gens leur est une pudeur aussi inquiète que celle du gavot le mieux cadenassé… apprendre cela, c’est être conquis. Et sans rémission. C’est avoir trouvé, avec la grâce, la sérénité qui peut permettre de l’accepter sans remords.

Mais j’ai écrit aussi (et c’était alors Paris et ses prestiges), j’ai placé en épigraphe à l’un de mes livres cette phrase de Conrad : Il suffit d’une goutte de sang montagnard dans les veines d’un homme pour le ramener tôt ou tard à sa montagne. » (Amour de la Camargue, p 51-53)

« Qu’ils soient chapardeurs, batailleurs, menteurs, paresseux, sans aucun respect de la parole donnée à un “gadgé” (tout ce qui n’est pas de la race) et qu’ils tâchent par tous les moyens de se soustraire à ce service militaire qui est pour eux une insoutenable contrainte, qui s’en étonnerait ? Et qui, de bonne foi, n’y verrait le pur réflexe de défense d’un peuple traqué ! Que la justice et la police prennent devant ces a-sociaux, les précautions qu’exige toute “Société”, qui n’y souscrirait ! Mais sans en exclure une élémentaire humanité.

Insoumis ! Inadaptés ! Bien sûr. Inadaptables ? On ne peut soutenir honnêtement que l’expérience ait été tentée. Et sur d’assez larges et durables bases.

Une évolution s’esquisse chez eux (plus importante en ces quelques dernières années que tout au long des siècles de leur pérégrination) qui pourrait être la base et le départ d’une adaptation et, peut-être, d’une assimilation. L’élévation générale du standard de vie, l’accroissement de besoins les touchent, eux aussi, pénètrent lentement leur masse flottante. Quelques-uns se fixent, au moins en partie. Le travail (le gain) les fixe. L’école les retient en retenant les enfants. (Une école de petits gitans a été fermée sous ce beau prétexte !). Ces enfants grandiront et sentiront peut-être s’émousser ce besoin d’évasion qui n’est peut-être qu’un besoin de fuite, de défense par la fuite. Des voix s’élèvent de toutes parts, des organismes se nouent pour les défendre et les aider. » (Le Peuple de la route, p 87)

¶ Cf Lors de notre AG 2010 en Camargue, hommage aux gitans au monument de Saliers

Critiques

« …auprès de cette âme de lumière, celle de Suzon, vous lui devez, vous devez aux Alpilles, à nous tous, l’œuvre sereine que nous attendons de votre magnifique talent d’écrivain… »
Marie Gasquet(6/12/1955)

« …ébloui & heureux… ce pays des confins de la création… merveilleux de forme autant que de langue, riche comme un fruit mûr de tout cet amour porté à cette terre ».
Arthur Haulot (15/12/1955)

« comme c’est beau, si plein de poésie, si chargé de cet amour qui transfigure ».
Germaine, une amie, en contact fidèle avec l’auteur (18/01/1956)

Etudes actuelles

La mission d’un écrivain est de recréer, en rendant au pays qui fait l’homme, selon ses propres mots, ce qu’il lui a donné. C’est vrai de ces textes de Jean Proal, enracinés en Camargue.

Bref, nous est offert un style qui semble faire lui-même partie du monde.

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En témoigne également l’œuvre de Didier Leclerc, de quarante ans son cadet, sur le plan des images cette fois. Ils savent, tous deux, qu’il faut patiemment apprivoiser un lieu pour qu’il nous communique sa vertu.

Déjà les textes de Jean Proal, nous berçant en silence à la houle épaisse des mots, faisaient surgir d’intenses images. Les photographies de Didier Leclerc offrent une belle rencontre. En effet, d’elles aussi transpire la vie, au cœur de l’immensité de lumière, de ciel et d’eau – dans le festif comme dans les tâches simples.

Jean Proal aurait sans doute été ravi de savoir que cette Camargue les réunit tous deux, par un cheminement inversé, sous le signe de la complicité qu’il appréciait tant. Lui, Jean Proal, atterrit de ses Alpes et pour son plus grand bonheur, en Camargue. Tandis que Didier Leclerc, nîmois, par ses épousailles se découvre un amour pour les mêmes montagnes. Comment ne pas y lire une belle promesse d’harmonie ?
Anne-Marie Vidal (Préface à Camargue, Sablier éditions). 

Pépites de lecteurs

La Camargue de Jean Proal est “magique”, comme elle l’est en réalité. Elle commence tel un mystère : passé Trinquenaille, le Rhône « ouvre vers le Sud on ne sait encore quelle porte ». Il va falloir « beaucoup d’humilité et une infinie patience » pour découvrir et comprendre ce pays. Proal nous le fait alors traverser, nous laisse ensorceler par les reflets de lumière – « l’appel et l’annonce et la promesse de ce pays magique ». Tout est attente et sortilèges.

Et le livre Camargue – qui vient de marier, aux éditions du Sablier, les textes de Jean Proal aux photographies de Didier Leclerc – nous ouvre magnifiquement dès la 1ère page une porte. En la franchissant, le lecteur, ignorant de ce pays, le voit d’un seul coup s’épanouir en fermant les yeux ! Pour les autres, les connaisseurs, les amoureux de la Camargue, ces mots la leur restituent dans ce qu’elle a de plus insaisissable et justement de plus touchant.
Marie-Élisabeth Chrisostome

Réeditions

Sablier éditions, 2008

Le texte de Camargue fut en 2008 réédité dans un plus vaste album avec des photographies de Didier Leclerc et la participation de Michel Falguières. Ce nouvel album (Sablier éditions) est enrichi de 3 autres textes de l’auteur : “Magies de Camargue”, “Amour de la Camargue” et “Le Peuple de la route” – choisis dans le fonds Jean Proal (AD 04) par Anne-Marie Vidal pour leur poésie ou leur engagement, quant à la situation de la Camargue et des Gitans, alors assez rare dans les années cinquante.