Jean Proal

Nouvelle édition 2019

Souscription sur achat de trois ouvrages à paraître aux éditions Atlande. Souscription du 25 octobre 2018 au 25 janvier 2019....

Nouvelle édition 2019

Souscription sur achat de trois ouvrages à paraître aux éditions Atlande

Ouverture de la souscription du 25 octobre 2018 au 25 janvier 2019

L’AAJP s’est engagée auprès d’Atlande à acheter, en amont, 100 exemplaires de chacun des trois titres :

– Pour un exemplaire de chacun des trois titres (prix HT) = 5% soit 46,50
– Pour deux de chacun des trois titres (prix HT) = 10% soit 88,50

Pour les adhérents

– Pour un exemplaire de chacun des trois titres (prix HT) = 5% soit 44,30
– Pour deux de chacun des trois titres (prix HT) = 17% soit 82,30

Et vous sera offert un numéro de revues, à choisir parmi :

Vous pourrez offrir et ainsi faire découvrir Jean Proal à votre entourage.

Si envoi = participation de 5 à 8 euros. Chèque à envoyer à l’AAJP.

Journal d’Al Sola

inédit avec une postface de Sylvie Vignes : 19 € TTC

 

nouvelle édition 2019Pour les autres – et il faut dire ici que l’observation est valable pour ma vie entière, de mon enfance à ce jour où j’écris et aux quelques ans qu’il me reste à vivre – tout se passait dans Mon Silence. Tout se jouait comme si chacun avait dû tout comprendre sans que j’eusse jamais rien expliqué. Ni même exposé. Cette histoire de cochons que j’ai racontée quelque part, elle est strictement vraie dans sa signification. Je me suis laissé battre et envoyer aux vipères, innocent et mieux qu’innocent, puisque j’avais tout fait pour éviter. Et j’ai dit que c’était l’excès d’injustice qui m’avait empêché de me justifier. Pas si sûr. Ou pas suffisant. Mais impossibilité psychique (physiologique, peut-être, au départ) de trouverà temps les arguments. Je crois maintenant qu’au moment de la gifle, je ne savais plusque j’avais essayé d’empêcher l’évasion des cochons – mon innocence était en moi, était moi et si évidente qu’elle en devenait incommunicable…
Cela, je le retrouve tout le long de ma vie. J’étais devant Jouvet, pour qui j’avais avant de le connaître une sorte d’admiration révérencielle, avec toute ma bonne volonté, ma joie de l’approcher, tout ce qu’on voudra – mais ça ne devait guère se voir. Et je pense qu’il eût fallu une vie beaucoup plus calme que celle qu’il menait alors – pour “prendre la peine” d’essayer de voir ce que cachaient si soigneusement mes silences. Je me rappelle lui offrant l’édition originale d’un de mes bouquins où j’avais écrit “A. L. J. avec mon émerveillement d’être son ami”, ou quelque chose d’approchant. La colère où il se mit – me reprochant pendant dix minutes ce qu’il appelait mon humilité – ce que j’appelle aussi mon humilité mais le même mot n’a pas le même sens. (Voilà quelque chose qu’il aurait fallu noter, tout de suite, le soir-même – non pas pour moi, mais pour la connaissance de Jouvet). Mais, à ce moment-là, noter, pour qui, noter pourquoi ? Il ne m’était même pas possible d’avoir un cahier où j’aurais été sûr que M. C. ne vînt pas mettre son nez. Et je suis resté devant mon Jouvet – encore plus silencieux que d’habitude, Jouvet qui devait penser que c’était encore plus irrémédiable qu’il n’y paraissait. Sans se douter que quinze ans après et malgré l’algarade j’éprouverais encore le même émerveillement ! Le même Jouvet, pendant ses vacances à Digne (les barrages de cailloux que nous construisions dans la Bléone) avec qui j’avais passé la fin de l’après-midi à l’Ermitage, sortant de sa voiture pour me ramener à Digne (deux-cents m.) comme s’il s’était agi du Tsar de Toutes les Russies. (Journal d’Al Sola6 janvier)

J’ai parfaitement conscience, pendant que j’écrivais ces deux dernières phrases, d’avoir eu trois idées qui me séduisaient, que j’allais noter, et qui sont définitivement parties… On est le nombre de mots qu’on connaît. Bien sûr, c’est pas aussi catégorique que ça – il y a ce qui se passe sur des plans où les sens et la sous-conscience envoient des messages qui n’ont pas besoin d’être “traduits” – mais c’est vrai pour une grande part… Pour peu qu’on soit riche quelle profusion ! (sans parler du risque de confusion). D’ailleurs c’est pas riche, que je voulais dire, c’est gourmand. Que de joies et quelles joies m’auront données les mots ! dans ma vie. Et je crois bien que je le tiens de ma mère. C’étaient des joies que nous partagions comme nous partagions un fruit. Je l’entends encore rire de plaisir parce qu’elle avait trouvé pourquoi on traitait de goujat quelqu’un de maladroit ou que menacer quelqu’un du feu grig était simplement le vouer au feu grégeois. Joies d’un esprit sans détours et d’un cœur pur et c’était le temps où nous riions ensemble.
Je pense aux mots, au verbe. À l’importance du mot écrit, à cette référence continuelle des autres arts à celui de l’écriture (d’une peinture, d’une conférence, de la radio, du cinéma, d’une symphonie et tant d’autres “expressions”) on entend : Et quelle écriture ! jusqu’à la sculpture qui s’écrit dans le ciel ou dans l’espace. Référence assez suspecte, d’ailleurs, car justement ce qui me hante c’est l’impuissance, l’insuffisance de l’écriture… (Journal d’Al Sola10 janvier)

Ce Journal, écrit par Jean Proal sur ce qu’on peut appeler sans exagération son lit de douleur, peut surprendre par bien des aspects les lecteurs qui le découvrent à l’heure de sa publication, soit une soixantaine d’années après le temps de sa rédaction. Surprendre par son humour de la part d’un homme de si précaire santé, sept ans avant son décès prématuré, et alors même que son éthos et le reste de son œuvre ne reflètent pas particulièrement cette facette, pourtant si importante, de son tempérament et de sa tournure d’esprit (“[…] Les gens qui me connaissent mal, c’est-à-dire tout le monde sauf huit ou dix personnes, doivent facilement se tromper, prendre mon air disons sérieux, au comptant, et ne pas comprendre que je plaisante, que je me plaisante beaucoup plus souvent que je n’en ai l’air.” [I, 31], réalise-t-il d’ailleurs). Surprendre par sa progression “à sauts et à gambades”, pour reprendre la célèbre expression de Montaigne, alors même que les romans de Proal, comme ses nouvelles, semblent si rigoureusement structurés. Surprendre par la verdeur fréquente du vocabulaire, la crudité d’une expression populaire venant soudain contraster avec un imparfait du subjonctif. Surprendre enfin par la richesse et l’hétérogénéité ébouriffantes de son contenu.
Mais c’est qu’il s’agit là d’un projet sinon unique… (Journal d’Al Sola,Posface de Sylvie Vignes)

On trouve d’ailleurs, au fil du Journal d’Al Sola, quelques exhortations plus sérieuses que les boutades d’autodérision déjà citées, qui visent manifestement à trouver le ton juste pour cet exercice de sobre sincérité que le journal doit être à ses yeux : “Attention à ne pas faire des phrases” (I, 1), “Pas de littérature.” (I, 37)

Notons au passage pour ceux qui s’obstinent, contre toute évidence, à voir en Proal un épigone de Giono, qu’en cela déjà ils divergent diamétralement. Tandis que Proal fait toujours de la sincérité, de la fidélité à une forme de “vérité”, une vertu cardinale, Giono, on le sait, ne peut raconter sans “broder”, “transposer”, inventer, faisant de l’artiste, dès son tout premier roman rédigé – Naissance de l’Odyssée– et plus encore dans ses chroniques romanesques de la maturité, une forme élaborée et prestigieuse du menteur et du manipulateur. Et l’autoportrait de Proal dans le Journal d’Al Sola met au jour d’autres différences de tempérament assez fondamentales entre les deux écrivains qui furent amis dans les années 30. (Journal d’Al Sola,Posface de Sylvie Vignes)

Où souffle la lombarde

nouvelle édition : 15 € TTC

nouvelle édition 2019 de Où souffle la Lombarde de Jean ProalIl y a, dans l’excès de toute peine, une force qui se nourrit de cet excès. Jean avait abandonné son rêve d’une vie plus facile – abandon d’autant plus dur que, cette vie facile, il la connaissait mal et la douait de séductions imprécises. Il se trouvait dépossédé du but de toute sa vie. Trois ans à peine avaient passé depuis qu’il avait abandonné ses livres et il s’apercevait qu’il ne savait plus rien, qu’il était aussi pauvre qu’avant. Plus pauvre, puisqu’à présent il pouvait mesurer sa pauvreté. Et il lui venait une jouissance à se dresser contre ce roc sans faille que lui présentait la vie.
C’est cette démesure qui lui a fait jouer le jeu – le préparant à d’autres parties cruelles – pendant les premières années qui ont suivi la mort de Maria. Devant cette peine trop poignante il fut obligé sans cesse de se raidir, de garder le contrôle de sa volonté. Deux ou trois ans il vécut sans vouloir s’accorder un regret ni un espoir.
Une épreuve l’attendait au bout de cette période ; qu’il surmonta trop facilement et où il crut lire sa victoire. Un matin, le garde général était venu le trouver. Il voulait tout acheter pour les Forêts : terre, bois, rochers et maisons. Le vallon était presque dépeuplé maintenant et on voulait y créer une réserve. L’officier s’enflammait à son projet, installait sa maison forestière aux Essarts-Dessus, chassait les derniers montagnards, peuplait les solitudes de bêtes devenues familières et de plantes sauvegardées. Mais Jean, dédaigneux, était resté muet. Les mots ne l’atteignaient pas sous la cuirasse dont il s’était entouré. Il ne fut même pas tenté.
– On vous expropriera, avait dit le garde en s’en allant.
Même ces mots-là, ces mots qui allaient commencer leur travail de désagrégation, Jean crut les avoir oubliés. (Où souffle la lombarde, Iepartie)

Comme sa terre pour le paysan, la montagne est pour le montagnard une partie de lui-même. C’est un prolongement de son être, son domaine normal, difficile parfois, mais simple, inerte sous ses convulsions, indifférent. La jambe prise sous une roche écroulée, il n’accusera pas la montagne de méchanceté – sauf s’il est, comme le père Chabran, un visionnaire, un poète. La montagne et la poésie, ça peut faire un livre. Ça ne fait jamais un montagnard. Pas plus que la terre et la magie ne font un paysan. Il ne transpose pas. La poésie, c’est ce qui l’accroche à son pays impossible, ce qui le cloue à sa vie intenable. Mais il ne le sait pas. Et c’est déjà bien assez dur comme ça.
Jean s’y laissa prendre. Il ne s’aperçut pas qu’il continuait, qu’il se reprenait, à voir la montagne de l’extérieur, comme un étranger qu’il était devenu. Sa petite enfance un peu en marge, ses retours aux vacances, le rêve de son père, les livres, tout l’inclinait à transposer sur le plan intellectuel.

Sans doute sommes-nous – se disait Jean par moments – un de ces ménages où chacun apporte, de pôles différents, ses préférences, ses habitudes, ses manières de voir et de sentir. Ça fait quelques étincelles, au début, puis les arêtes s’émoussent, les pointes s’usent, et on bâtit un bonheur à la petite semaine ou à la petite journée qui est le lot de tant de ménages. Mais ce bonheur-là n’est pas à la taille de Jean ni de Cécile.
Ils sont – tous les deux si différents mais si semblables par leur besoin d’absolu – partis sur deux chemins identiques mais s’éloignent indéfiniment l’un de l’autre et ils sont très malheureux. (Où souffle la lombarde, Iepartie)

Longtemps Jean avait espéré la venue d’un enfant. Il se disait que ce poids finirait bien par plier l’orgueilleuse, ce souci, par intéresser l’égoïste. Il espérait qu’elle perdrait ainsi cette allure, ce coupant, cet élan qu’elle avait sur elle, avec son visage sculpté par l’eau fuyante ou le vent. Il était ému de la prévoir alanguie. Il lui semblait qu’en perdant sa beauté d’amazone, elle deviendrait plus humaine. Il espérait que, alourdie par son fardeau, collée à la terre, retenue à la maison, elle prendrait conscience de son rôle, accepterait sa place. Il espérait que la notion de son importance, de sa responsabilité, la lierait aux choses de la vie. Il ne voulait pas penser qu’il y a des chèvres qui piétinent leur petit pour courir – dès leurs relevailles – escalader les rochers.
Lui, il accueillait cette perspective, cette nécessité de l’enfant, avec la gravité angoissée et heureuse, qu’il prêtait à l’accomplissement de tous les rites. Et puis, même si cet enfant n’avait pas dû retenir ou ramener la mère, il aurait été moins malheureux, car, sur cet enfant – Chabran, fils et petit-fils de Chabran – il aurait reporté tout son espoir. (Où souffle la lombarde, IIIepartie)

Suite montagnarde

nouvelle édition : 15 € TTC

nouvelle édition 2019Je ne suis, en toute humilité, en toute ingénuité, qu’un raconteur d’histoires. “Arrêter pour un temps les mains occupées aux œuvres pratiques de la terre, obliger les hommes absorbés par la vue lointaine des succès matériels à contempler un moment autour d’eux une vision des formes, des couleurs, de lumière et d’ombre, les faire s’arrêter…”, disait déjà Conrad. Je ne prétends aussi – et c’est beaucoup prétendre – qu’à faire s’arrêter les hommes une seconde – le temps d’un soupir, d’un sourire, d’une larme peut-être…
Encore faut-il que ces histoires me soient imposées par quelque nécessité intérieure, celle-là même qui sous-tend la pensée de Conrad : s’arrêter soi-même pour obliger ses compagnons à ne pas courir trop vite vers leur mort.
C’est assez dire, je crois, que je n’ai jamais écrit une ligne dont j’ai pu penser, au moment où je l’écrivais, qu’elle n’était pas “nécessaire”.
Mais que de pages ainsi écrites en pleine exaltation, sous l’impulsion d’une rigoureuse certitude, se sont révélées – à peine l’encre séchée et la pensée refroidie – comme des corps sans âme qu’aucune vie n’aurait jamais habités : des mots dépourvus de chair et de sang, des phrases sans souffle, des pages sans transparence et sans écho.
Ai-je besoin de préciser que celles-ci ont trouvé dans les flammes de ma cheminée le seul éclat dont elles étaient justiciables !
Quelquefois, rarement, la phrase relue a gardé le halo du rêve, la tiédeur de la vie, le reflet d’une odeur ou d’un son, la pulsation sourde du sang qui bat dans les veines de chair.
Il me semble qu’il y a, dans les pages de ce recueil, quelques-unes de ces phrases-là, et qu’elles ont gardé un frémissement de vérité humaine.Il me semble qu’elles valaient d’être dites. (Suite montagnarde)

Par-dessus ce fossé qui vient de se creuser entre eux, Marie-Louise regarde son mari. Trois ans qu’elle a quitté la vallée, ce hameau de Chantemerle qui prend, d’ici et maintenant, figure de village. Les quatre maisons qui semblent, voisines, se tenir chaud, le four banal, la fontaine commune, l’école, et l’aire qui sert de cour à l’école et de place publique au village, les seuils rapprochés, les bonjours échangés, les nouvelles murmurées et les services qu’on se rend entre voisines. Tout cela, qu’elle a abandonné pour suivre Charles dans la haute ferme solitaire, elle ne l’avait jamais encore pesé, pesé avec des mots, pesé avec des regrets, comme aujourd’hui. D’un côté, tout cela – et qui pèse lourd avec son poids de vie, de chair vivante ; de l’autre, pour faire l’équilibre, le même poids, et qui pèse lourd, de solitude. Pour faire pencher la balance – il a bien fallu quelque chose pour tirer sur le fléau – l’amour. Bien sûr, l’amour. D’autres raisons aussi ; ces vingt-cinq ans qu’on venait de sauter et le mot : vieille fille. Et les filles de vingt ans qui se marient autour de vous. Et certains regards aussi du père et de la mère, et des silences. Des silences et des regards qui ne reprochent rien – pas encore. Mais tout de même : vingt-cinq ans, et la maison qui n’a pas besoin de vous. Et puis aussi l’intérêt : le domaine de Fontvive – tout ce large de terre et de prés, et la maison solide, et le troupeau. Ce domaine fermé, enroulé, secret un peu mais qu’on sent tout rond de richesse, plein comme un beau fruit. L’orgueil : être maîtresse là-dedans, à l’écart, au-dessus du monde, seule maîtresse. Mais l’amour quand même, qui a pris cette figure de Charles : cette force tranquille, et cette sécurité. Un homme de trente ans, camarade d’école dans la petite école, voisin de veillées, bel homme droit et sain, fermé, sans doute, comme son domaine, silencieux et lent. Mais des yeux francs et une bouche nette.

L’amour, bien sûr. Celui qu’on invente “avant” et qu’on nourrit de ses rêves, construit de toutes pièces en pierres artificielles. Et puis celui qui vient “après” : cette découverte des corps et de l’esprit, puis cette chaleur partagée – on est de race froide et peu habituée aux caresses, et les caresses marquent profond. Et cette tendresse – le meilleur de l’amour – faite d’habitude et de confiance. Et l’on n’a jamais regretté – jusqu’à ce soir – d’avoir vu pencher la balance. On est de race courageuse aussi et dure à la peine, et pleine d’orgueil. Tout le poids du domaine, on a voulu le prendre sur les épaules, sans lésiner, sans discuter : ce poids qui pèse si lourd aux épaules de femme. (Suite montagnarde, Fontvive)