Jean Proal

Les siestes littéraires du Bleuet

MERCREDI 7 AOÛT 2017. Présentation et lectures par Mireille Sève & Anne-Marie Vidal, suivies d'un échange avec le public....

siestes littérairesLes siestes littéraires du Bleuet

Lundi 7 août 2017 à 15h00

Librairie Le Bleuet
Rue Saint Just
04150 Banon
Tél. 04 92 73 25 85
http://www.lebleuet.fr/

Présentation et lectures par Mireille Sève & Anne-Marie Vidal, suivies d’un échange avec le public.

Siestes littéraires

Anne-Marie Vidal et Mireille Sève

LES SIESTES LITTÉRAIRES
Lectures d’extraits – notamment des parutions de l’AAJP.
  • Flamboyance et gravité de la nature au fil des saisons et des êtres…
  • Au cœur des femmes – confrontées tant aux rigueurs et beautés de la Camargue que de la montagne…
  • Extraits inédits du dernier texte de Jean Proal : son Journal d’Al Sola, écrit en 1962 (inédit en projet de publication).
siestes littéraires

Extraits

Quelques mots, coupés de longs silences, mais de ces maîtres mots qui n’ont jamais fini d’exprimer leur jus. Des mots comme de la laine brute qui a gardé toute l’odeur de la bête et de la terre, comme des fruits de montagne longuement mûris sur la paille, des mots d’arbre et de montagne. Des mots ronds comme des pommes, luisants comme un éclair de vipère qui se déroule, ou sourds comme de la terre grasse qui s’éboule d’un talus. Des mots tout simples, ceux de tous les jours. Je voyais sur les mains et les tempes du vieux bouger les grosses cordes bleues de son sang. Je voyais se refermer sur sa canne les mains noueuses qui avaient étranglé un loup, des mains qui avaient à coups de hache, agrandi le domaine de l’homme sur la forêt, et les mots que cet homme-là disait, avaient un sens dont la résonance me bouleverse encore après tant d’années.

J’avais huit ans. Je n’étais jamais sorti de l’ombre des maisons ou des chemins ferrés entre leurs haies d’aubépines, et déjà les silences et les mots du père Silve m’avaient appris les grandes vérités de la terre et ses grands mystères.                      In Carnet de route, revue n°4

Que de joies et quelles joies m’auront données les mots ! dans ma vie.
Et je crois bien que je le tiens de ma mère. C’étaient des joies que nous partagions comme nous partagions un fruit. Je l’entends encore rire de plaisir parce qu’elle avait trouvé pourquoi on traitait de goujat quelqu’un de maladroit ou que menacer quelqu’un du feu grig était simplement le vouer au feu grégeois. Joies d’un esprit sans détours et d’un cœur pur et c’était le temps où nous riions ensemble.
Je pense aux mots, au verbe. À l’importance du mot écrit, à cette référence continuelle des autres arts à celui de l’écriture (d’une peinture, d’une conférence, de la radio, du cinéma, d’une symphonie et tant d’autres “expressions”) on entend : Et quelle écriture ! jusqu’à la sculpture qui s’écrit dans le ciel ou dans l’espace. Référence assez suspecte d’ailleurs, car justement ce qui me hante c’est l’impuissance, l’insuffisance de l’écriture… 11 janvier

Chacun de mes livres était – au moment où je l’ai donné – le plus parfait, le moins imparfait qu’il pouvait être. Je n’en renie aucun, mais ils sont détachés de moi comme des enfants majeurs sur la destinée de qui je ne pourrai plus intervenir. Au point que j’ai parfois beaucoup de mal ou que je n’arrive pas à retrouver l’histoire que j’ai racontée, le nom de mes personnages, etc. Et Dieu sait pourtant s’ils m’ont été proches, vivants – aussi réels que les êtres qui m’entouraient et sans doute davantage. J’ai pensé quelquefois à les réunir tous, ou les plus importants dans quelque jardin secret où ils se diraient et où ils me diraient ce qu’ils ont sur le cœur. Et je m’aperçois que cette notion de “séparation”, de coupure du lien ombilical est fausse. Car mes livres passés, les plus oubliés, les plus “épuisés”, les plus radicalement “non lus” ne prendront leur sens et leur portée que lorsque je ne pourrai plus leur ajouter une ligne, un mot, une intention (et je dis leur ajouter, mais je veux dire ajouter à mon “œuvre”) c’est-à-dire lorsque je serai mort. Ici aussi, ici peut-être surtout, intervient le « sculpter le visage de sa mort » de Rilke qui est en réalité sculpter le visage de sa vie. Toute minute de ma vie à venir peut défigurer (transfigurer, aussi : changer le visage) ma vie tout entière. Toute page nouvelle peut modifier, renier même tout ce que j’ai écrit.
[…] Si, ici devant moi quelques-unes des années dont j’ai essayé jusqu’ici d’édifier les bases et la possibilité, je pourrai peut-être construire le toit qui donnera à la maison son sens de maison. Tout compté, tout pesé – et je suis là pour tout peser et tout compter – au-dessus de ces miraculeuses fondations que sont mon enfance, il y a un grand trou noir traversé de fantômes, éclairé par cette lampe qui disait que ce n’était pas vrai, que ce ne pouvait pas être vrai. Je suis parvenu à l’âge d’homme – à cette Hauteur d’Homme que j’invoquais à trente ans – entre 45 et 50 ans. Peut-être que c’est maintenant que ça commence – sur mon lit d’invalide – ce qu’ils appellent la force de l’âge. 18 février.

In Journal d’Al Sola, 1962 (inédit, en projet de publication)
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